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Publié par Saoudi Abdelaziz

En 2010 au palais du Peuple. Photo DR

En 2010 au palais du Peuple. Photo DR

 

"Il y a des Khelil en puissance au gouvernement". "Le régime algérien est hermaphrodite". La chef du parti des travailleurs nous offre ses phrases colorée habituelles. Parfois perfide, souvent délibéremment imprécise, elle maîtrise le langage du sérail algérois. Mme Hanoune affirme n'avoir pas rencontré Bouteflika "depuis son investiture", mais cela ne l'empêche pas de dire avec assurance : "Mais il a toutes ses capacités mentales, il s’exprime sur différentes questions et décide". Elle accorde une longue interview dans El Watan. Y perce une grande gravité. Derrière les indiscrétions calculées, elle met le doigt sur l'alternative alarmante qui, selon elle, se noue de plus en plus gravement:  "Soit il existe un Etat, soit il n’y a pas d’Etat". 

 

EXTRAITS

 

Objectivement, l’absence du chef de l’Etat due à sa maladie ne pose-t-elle pas de problème au fonctionnement de l’Etat ?

C’est vrai que nous sommes dans un régime en principe présidentiel, mais en réalité un régime qui n’a ni queue ni tête. C’est un régime hermaphrodite. Un régime présidentiel sous-entend un vrai contrôle, un vrai Parlement, un équilibre entre les pouvoirs. Chez nous, il y a une confusion totale entre les prérogatives. Nous n’avons pas de Parlement, c’est une chambre d’enregistrement, et encore. Nous n’avons pas de gouvernement homogène et la justice est aux ordres.

Les rapports entre les institutions, les corps constitués ne sont pas clairs. Nous sommes pour que le ministre de la Défense soit un civil pour qu’on en finisse justement avec les confusions et les interprétations. Nous sommes pour que le président de la République ne soit plus le président du Conseil de la magistrature, mais que ce soit plutôt un magistrat élu.

Si jusque-là notre pays a tenu et a résisté à toutes les tempêtes, c’est grâce à la Révolution algérienne, mais tant va la cruche à l’eau qu’elle finit par se casser. Un tissu social fragile, des libertés malmenées en permanence, des institutions héritées du système de parti unique. Cela fragilise l’Etat et la nation aussi. C’est vrai que le Président n’assume plus ses fonctions de la même manière qu’avant, il ne voyage plus, ne s’adresse plus directement à la nation, mais il a toutes ses capacités mentales, il s’exprime sur différentes questions et décide.

Mais si nous avions des institutions fonctionnelles, une Présidence qui agit comme le cerveau, une vraie Assemblée nationale, élue démocratiquement, dotée de prérogatives de contrôle, un gouvernement avec une orientation claire et qui ne soit pas le produit de la cooptation de copains et de coquins, nous aurions la lisibilité nécessaire sur l’action du gouvernement et des autres exécutifs locaux.

Sommes-nous un gouvernement de copains ?

Bien sûr que c’est le Président qui nomme les ministres. Nous ne sommes pas dans un régime parlementaire pour dire que le gouvernement doit revenir à la majorité. L’urgence est : comment sortir le pays de l’ornière pour sauver l’essentiel. Parce que si on continue comme ça, on va très vite vers un effondrement de l’Etat. Dans le gouvernement, vous avez tout et son contraire. C’est un système de cooptation dans lequel interfèrent des individus qui considèrent qu’ils ont leur mot à dire et que c’est à eux que revient le droit de sélectionner les ministres.

Et je parle d’individus qui n’ont rien avoir avec les institutions de l’Etat. Je parle d’un homme ou de quelques hommes d’affaires. A ceux-là, il faut ajouter la clientèle politique. Il y a des ministres probes, qui ont de la compétence qui ont le patriotisme, des hommes et des femmes d’Etat qui savent comment se comporter et agir, qui préservent le patrimoine public, mais vous avez à côté d’autres ministres qui servent des intérêts privés, des intérêts de cliques.

Mais pourquoi le Président tolère cela s’il n’est pas d’accord ?

Je ne peux pas vous répondre à cela. Car je ne l’ai pas rencontré depuis son investiture. Mais nous ne cesserons de marteler qu’il ne peut y avoir plus grave danger pour l’Etat algérien que cela. Certains disent que c’est la «berlusconisation» du pays, mais pas du tout. L’Algérie n’est pas l’Italie, nous ne sommes pas un pays capitaliste avec une bourgeoisie nationale dont la formation est un processus historique ; au contraire nous sommes un pays indépendant depuis quelques décennies seulement, qui a subi l’oppression coloniale, sans bourgeoisie.

Nous sommes dans une situation à l’ukrainienne, à la russe, c’est-à-dire qu’une oligarchie émerge, composée de personnes qui accaparent des pans entiers de l’économie nationale avec l’ambition de faire main basse sur toute l’économie et qui cherchent à s’approprier les centres de décision politique à tous les niveaux.

En 2009, le Président a réorienté l’économie nationale, a stoppé les privatisations, corrigé le partenariat avec les étrangers par la règle des 51/49%, a introduit la préférence nationale, le droit de préemption pour l’Etat dans le cadre d’un plan de relance économique… et nous sommes pour quelque chose dans cela. Il a corrigé et cela été salvateur pour plusieurs secteurs. Mais certains ministres à l’intérieur du gouvernement, agissant pour le compte de leurs amis à l’extérieur, n’ont pas respecté cette orientation et veulent aujourd’hui la remettre en cause totalement.

 Y a-t-il des Khelil dans le gouvernement actuel ?

Il y en a, hacha le ministre de l’Energie, Youcef Yousfi. Pas lui justement. Il y a des Temmar en puissance et des Khelil aussi.

Le Président n’a-t-il pas la possibilité de stopper et de maintenir la réorientation de 2010 ? Lui impose-t-on des hommes ?

Je ne sais si c’est le cas et si le terme est approprié. Je vous dis qu’il y a des individus qui considèrent que pour avoir donné quelques sous dans une campagne électorale, ils ont obtenu le droit de disposer de la nation et du peuple algériens. Et moi je dis, à ce propos, bas les pattes ! il faudrait qu’ils tuent tous les Algériens pour obtenir cela.

Le peuple algérien ne permettra pas que notre pays soit transformé non seulement en une république bananière, mais en un pays sans Etat à la somalienne ou à la yéménite. Il nous incombe de trouver une issue, entre Algériens, pour empêcher la mort de notre pays car c’est de cela qu’il s’agit. Preuve en est, à titre d’exemple, le schisme à l’intérieur des institutions au sujet du gaz de schiste. Les ambitions personnelles et les appétits des prédateurs ont primé, chez certains responsables, sur les intérêts de la nation. Et ceux-là mêmes jettent en pâture le ministre de l’Energie et le Premier ministre qui ont traduit la position souveraine de l’Etat.

Et même après que le président de la République ait confirmé l’orientation, les manœuvres n’ont pas cessé.  Ainsi, le ministre de la Communication passe son temps à se gargariser de discours sur l’éthique et la déontologie, or la télévision nationale ainsi que la radio n’ont pas joué leur rôle de service public, d’explication et de clarification sur le gaz de schiste par exemple pour apaiser les citoyens, leur présenter les arguments scientifiques et politiques.

Une censure est exercée sur ce dossier, à l’exception de quelques émissions organisées sur le tard. Le Président devrait faire un remaniement conséquent, semble-t-il.  Je suppose que comme en 2009, la pression a été énorme de la part des prédateurs et des courtisans et peut-être aussi que la situation à In Salah l’a dissuadé. Mais c’est une urgence. Chaque jour qui passe est un jour de trop, parce qu’il y a des ministres qui constituent de réels dangers pour ce pays alors que ceux qui le servent sincèrement sont voués aux gémonies.

Vous avez déclaré par le passé que «les forces de l’argent, aidées par des ministres, veulent contrôler la décision politique». Qui sont ces forces et ces ministres ?

Je veux ici clarifier que le PT n’a aucun problème avec le secteur privé productif, avec les entrepreneurs pour peu qu’ils respectent les droits des travailleurs et les lois de la République. Nous avons un problème politique avec un processus extrêmement dangereux qui menace la pérennité de l’Etat et les acquis de l’indépendance nationale. Je ne citerais pas de noms, mais les concernés sont connus de tout le monde.

Quand le président du FCE fait une campagne électorale — c’est son droit le plus absolu — et qu’il convoque des ministres pour la clôture de la campagne, et que des ministres s’y rendent pour faire acte d’allégeance, là ça devient grave. Parce que, probablement, pour ces gens-là, c’est cet homme qui nomme et qui enlève les ministres. En tout cas, c’est cela qui circule partout, surtout depuis la dernière élection présidentielle.

En vérité, si la justice était indépendante, bien des têtes tomberaient pour des crimes économiques récents et en cours, à commencer par le pillage du foncier dit industriel par dizaines de milliers d’hectares, rénovés par l’Etat à coups de milliards de dinars au profit de quelques personnes sous le couvert d’investissement privé.

Est-ce qu’il ne le fait pas en raison de sa proximité avec le centre du pouvoir, c’est-à-dire la Présidence ?

Le président du FCE est libre d’être ami avec qui il veut, mais l’Etat algérien ne peut pas lui appartenir parce qu’il a des accointances avec X ou Y. L’Etat algérien est une des trois conditions pour qu’existe la nation algérienne. La nature de cet Etat telle qu’elle est aujourd’hui ne nous convient pas, mais son existence, tout comme l’unité territoriale et du peuple, est la condition pour que la nation existe.

J’ai personnellement tiré la sonnette d’alarme en m’adressant au plus haut sommet de l’Etat quand il y a eu la première dérive. Et on a reconnu que c’est une dérive grave, un véritable danger que rien ne saurait justifier. Je juge sur les positions des uns et des autres. Mais je ne suis pas naïve non plus. J’ai vu la chose se reproduire et prendre des proportions encore plus graves et plus dangereuses. On n’a jamais vu cela : le président d’une organisation patronale qui fait la tournée des ministères où il donne des orientations ! Il annonce l’ouverture de tous les secteurs, y compris l’énergie. Cela veut dire que l’article 17 de la Constitution doit être abrogé ou au moins violé.

Les télécommunications, les chemins de fer, les banques, le sous-sol et le sol, l’espace aérien et maritime font partie de la propriété de la collectivité nationale, ce qui veut dire qu’ils sont inaliénables, mais ce monsieur annonce leur ouverture et des ministres acquiescent !  De qui se moque le ministre des Transports quand il prétend que l’ouverture profitera au seul privé algérien ?

Pourquoi acheter 15 avions et 25 bateaux si l’espace aérien et maritime est ouvert à la pseudo-concurrence ? A moins qu’on veuille les offrir sous couvert de partenariat public/privé, la nouvelle recette pour le bradage du secteur public ! Et puis, comment interdire aux compagnies européennes d’intervenir dans le transport intérieur, le fret, etc., une fois ouverts alors qu’il y a l’accord anti-national d’association avec l’Union européenne ?

Pourquoi délester Air Algérie et Tassili du transport national, les affaiblir au profit d’un secteur privé jusque-là inconnu dans le domaine ? A moins qu’il s’agisse de la personne qui a paralysé un appareil d’Air Algérie à Bruxelles ! Le ministre ferait mieux de méditer les dégâts de la privatisation dans le transport maritime (CNAN Group) avec pour conséquence 7 bateaux algériens bloqués à l’étranger depuis 10 ans environ.

Un patron qui s’immisce dans les affaires des deux Chambres du Parlement orientant le vote des députés en faveur du privé, c’est exactement la définition de l’oligarchie. Cette dérive doit être stoppée. En ce qui nous concerne, nous ne nous adapterons jamais à cette dérive, car d’évidence, on veut la rendre «normale» par un matraquage médiatique incessant.

Soit il existe un Etat, soit il n’y a pas d’Etat et, à ce moment-là, on le dit aux Algériens pour qu’ils puissent prendre leurs responsabilités. Cette dérive doit être combattue par tout Algérienne et tout Algérien attaché à la pérennité de ce pays et de l’Etat, et ce, indépendamment des positions politiques. Pour notre part, nous défendons la pérennité de l’Etat et non pas le régime, contre tout danger externe ou interne, qu’il soit à l’extérieur ou à l’intérieur des institutions et à quelque niveau que ce soit.

On parlait, il y a quelque temps, des dangers de «moubarakisation» du pays. Au départ, Moubarak avait fait des choses intéressantes, mais les dix dernières années de son règne, la mafia a accaparé des centres de décision économique, ensuite politique. C’est cela qui est à l’origine de la tragédie égyptienne en cours.

En Algérie, nous assistons au même processus suscité de l’intérieur même des institutions. Il y a celui qui veut devenir ministre au service des affaires de l’extérieur, celui qui veut accaparer l’économie nationale pas pour la développer, mais en rapport avec les convoitises d’une clique et qui se comporte en chef d’Etat parallèle... Le chef de l’Etat doit mettre le holà, il est comptable et responsable devant la nation (...).

Propos recueillis par Hacen Ouali, 19 février 2015

Texte intégral : El Watan.com

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Colas BREUGNON 20/02/2015 01:43

D'un bord à l'autre de "maris nostri", le trostkisme résiduel s'illustre par une propension naturelle à l'opportunisme ... En France ils peuplent les cabinets ministériels de la sociaux-démocrates.

Malgré l'âge qui avance, la "camarade" Louisa n'échappe pas à la "maladie infantile ..." !