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Publié par Saoudi Abdelaziz

Ce matin, quatre grands universitaires et chercheurs algériens, Madjid Benchikh, Ahmed Dahmani, Aïssa Kadri et Mouloud Boumghar rendent public une contribution où ils estiment que les appels lancés à l'armée pour parrainer la transition politique sont "révélateurs des limites des projets de transition démocratique de leurs auteurs et les rendent de fait fragiles ou inconsistants". Ils proposent une autre démarche. 

 

Appels à l’armée et transition démocratique

Les appels adressés à l’armée pour intervenir sur la scène politique en vue de mettre fin à la crise politique et de peser en faveur d’une transition démocratique se sont multipliés ces dernières années.

Ces appels proviennent de diverses tendances politiques et comportent des différences ou des nuances à travers lesquelles chacun prétend se distinguer. Mais pour l’essentiel, ces appels à l’armée reposent tous sur des analyses de la situation politique ou des constats très proches les uns des autres. Ils sont révélateurs des limites des projets de transition démocratique de leurs auteurs et les rendent de fait fragiles ou inconsistants.

1. L’armée, au cœur du système politique

L’appel à l’armée part du constat, exprimé ou tacite, qu’il n’y a aucune force politique capable d’imposer aux détenteurs actuels du pouvoir des réformes permettant une démocratisation du système politique. Ce constat est évidemment juste dans la mesure où les organisations politiques, syndicales ou associations présentes sur la scène politique peinent à formuler des objectifs clairs et à rassembler de larges pans de la société pour les défendre et les imposer.

Autrement dit, l’appel à l’armée part de l’idée que puisqu’aucune force politique n’existe pour réaliser les réformes démocratiques et mettre fin à la crise, il n’y a aucune chance de réaliser le changement sans l’intervention de l’armée.
Cette analyse repose aussi sur d’énormes non-dits qu’il est nécessaire d’expliciter. En effet, aucun appel à l’armée ne doit faire oublier que le Commandement militaire a toujours été au centre du système politique. Pour ne citer que quelques aspects de cette mainmise sur le pouvoir, on rappellera que tous les chefs de l’Etat depuis l’indépendance du pays en 1962 ont été choisis, dans des conditions variables, par le Commandement militaire.

Des recherches menées par des observateurs ou des universitaires le montrent, d’anciens responsables politiques l’attestent lorsqu’ils ne sont plus aux affaires. Personne n’ignore aujourd’hui l’emprise forte du Commandement militaire sur la vie politique du pays dont le chef de l’Etat est une pièce-maîtresse : il représente l’Etat sur la scène nationale et internationale et il est une autorité incontournable sur le plan administratif.

On ajoutera un autre aspect décisif : le système politique algérien a toujours fonctionné avec un organisme politico-militaire qui a reçu des dénominations diverses mais qui permet au Commandement militaire d’être le centre de contrôle de toutes les activités politiques, économiques et sociales. Dans ces conditions, on ne peut s’empêcher de s’interroger sur la capacité du Commandement militaire à changer une situation qu’il a largement contribué à créer et un jeu politique dont il dicte les règles du jeu.

Appeler l’armée à changer le système semble ignorer cette évidence : le Commandement militaire est au cœur d’un pouvoir qu’il a façonné, notamment en choisissant unilatéralement les personnels politiques et en pesant dans l’ombre sur les grandes orientations du pays. Dès lors, avec quelles forces les auteurs des différents appels à l’armée espèrent-ils la convaincre de changer de rôle en passant d’une démocratie de façade qui cache mal un système autoritaire à une transition qui veut ouvrir un authentique processus de démocratisation ?

Les appels à l’armée n’oublient-ils pas non plus que le Commandement militaire, fréquemment sollicité pour destituer le président de la République en raison de son état de santé, n’a pas pu se mettre d’accord, sans doute en raison de divisions existant en son sein, sur un autre choix que celui d’un statu quo dangereux, en particulier dans le contexte géopolitique actuel ?

De manière plus générale, les mêmes questions se posent lorsque l’appel à l’armée n’est pas explicitement formulé et qu’il est proposé d’organiser un dialogue inconditionnel avec les détenteurs du pouvoir en vue d’un consensus national. En effet, si on accepte l’analyse que le pouvoir est sous l’emprise du commandement militaire, c’est donc aussi avec ce dernier que le dialogue est en réalité organisé. Là encore, comment compte-t-on amener les détenteurs du pouvoir à décider de transformer le système politique qui leur permet de régner ?

A quels personnels décideront- ils d’ouvrir les portes d’un pouvoir dont ils détiennent les clefs ? Quelles forces politiques et sociales peuvent être mobilisées par ceux qui appellent l’armée ou plus généralement le pouvoir en faveur de la transition démocratique ? L’expression «consensus national » elle-même, aussi utilisée par le régime en place, est ambiguë et très vague et, dès lors, se repose la question du projet politique, économique et social qui pourrait faire l’objet d’un consensus.

2. La fragilité des projets de transition démocratique des auteurs des appels à l’armée.

Les auteurs des appels à l’armée ou au dialogue en vue d’un consensus national s’appuient le plus souvent sur le blocage du système qui d’après eux est désormais en crise et nécessite des transformations, sous peine de mener au chaos et de ruiner l’avenir du pays. La vérité est que ce système a résulté d’une crise et d’un coup de force dès 1962. Il était donc illégitime dès ses débuts. Certes, le dialogue doit être recherché, mais il ne peut mener vers des réformes démocratiques que si les instruments de la répression sont écartés. Dans ces conditions, et s’il vise la démocratisation un appel au dialogue, y compris avec les détenteurs du pouvoir et notamment avec le Commandement militaire, devrait rappeler certains préalables.

En effet, un tel appel ne peut avoir de sens que s’il met à l’ordre du jour, en premier lieu, les procédures et les étapes du retrait du commandement militaire de la vie politique du pays. Il ne sert à rien de proclamer, le pluralisme politique, syndical et associatif, des élections libres, une justice indépendante tant qu’existent en fait une police politique qui conduit à une pratique politique qui n’a rien à voir avec le système décrit par la Constitution. Existe-il des signes de la part des détenteurs du pouvoir civil et militaire qui permettent de soutenir que les gouvernants souhaitent un dialogue sur ces bases ?

Dans la mesure où l’appel à l’armée repose sur le constat qu’elle est au centre du système, la première étape de la négociation avec les détenteurs du pouvoir est de mettre en place les instruments d’une vie politique qui permettent de construire des partis politiques, des organisations syndicales et des associations réellement autonomes. Ceci passe par la dissolution des différents rouages qui organisent la surveillance et le contrôle politique, en particulier la police politique sous toutes ses formes.

Mais, à moins de se bercer d’illusions, on voit mal comment une telle transformation pourrait être sérieusement mise à l’ordre du jour sans un travail opiniâtre et difficile de construction d’un rapport de forces favorable à une telle entreprise. Il s’agit là du travail de mobilisation des populations pour mettre fin aux différents aspects du système autoritaire qui gouverne l’Algérie depuis 1962.
La tâche est d’autant plus difficile que le personnel politique le plus en vue aujourd’hui a participé d’une manière ou d’une autre à la direction et à la gestion de ce système. Cette expérience pèse sur leur image publique.

La tâche la plus difficile est d’abord de reconstruire le lien social et la confiance dans une société atomisée et préoccupée par un quotidien pesant. Cette évidence a déjà été rappelée. Mais la manière dont se déroule une partie du débat public mérite qu’elle le soit encore. Cette reconstruction s’accomplira par l’engagement dans toutes les luttes sociales et politiques et par le travail à leur convergence.

Et ce travail ne peut être mené qu’avec une action en profondeur des syndicats, des partis politiques, des associations et des groupements informels de différentes sortes dans les régions, dans les villes et dans les campagnes, dans les universités et les lieux de travail. C’est ainsi qu’émergeront les acteurs capables de concrétiser les projets porteurs des aspirations des Algériennes et des Algériens à la liberté et à la justice sociale.

Enfin, c’est le lieu de dire que la voie pacifique et le dialogue ne peuvent en aucune manière signifier un renoncement ou le non-recours aux meetings, aux manifestations publiques, dans la rue ou sur le lieu de travail, à la grève, aux pétitions ou au boycott, à la création d’associations de fait, en un mot à l’exercice des libertés publiques et individuelles pour mettre en échec les blocages d’une administration aux ordres. Il s’agit là, chacun le sait, des instruments par lesquels s’organise le travail sérieux vers une transition démocratique.

Sans cet engagement de fond, long et difficile, les ouvertures opérées par un système autoritaire n’aboutissent dans le meilleur des cas, comme on l’a vu avec la Constitution de 1989 et les quelques réformes qui ont suivi, qu’à une démocratie de façade pour cacher l’emprise des détenteurs du pouvoir réel qui décident de mettre fin à ces expériences dès qu’ils estiment qu’elles remettent en cause leurs intérêts.

27 février 2015

Madjid Benchikh, ancien doyen de la faculté de droit d’Alger
Ahmed Dahmani, enseignant- chercheur en économie

Aïssa Kadri, professeur émérite de sociologie
Mouloud Boumghar, professeur de droit

Source: El Watan.com

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