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Publié par Saoudi Abdelaziz

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Stephen Walt est professeur de sciences politiques à Harvard et il commente la politique étrangère américaine de manière régulière sur le site Foreign Policy. Dans cette interview, publiée hier 11 février dans Mediapart, "Stephen Walt : « Armer l’Ukraine serait une très mauvaise idée », il dit à propos du rôle de l'OTAN : "Dans les années 1990, le débat n’était pas très vif, seuls quelques observateurs dénonçaient la politique d’expansion de l’Otan, s’inquiétant d’une stratégie qui allait empoisonner nos relations avec la Russie. Un avertissement qu’il aurait fallu prendre plus au sérieux. Mais depuis la semaine dernière, un nombre surprenant de gens, dont je fais partie, se sont emparés du sujet et se montrent très critiques, tant sur l’idée d’armer Kiev que sur la politique d’expansion de l’Otan en général. L’argument principal étant que cela finira par faire plus de mal que de bien à l’Ukraine".

EXTRAITS

 

Mediapart. Que suggérez-vous pour sortir de cette crise, quelle doit être la position américaine selon vous ?

Ne pas fournir d’armes au régime de Kiev, pour commencer. Le faire ne changerait pas fondamentalement l’équilibre du pouvoir : l’armée ukrainienne est faible et ne se transformera pas au contact d’armes américaines. Cela serait finalement un geste symbolique qui ne ferait qu’aggraver la situation.

Il faut que les États-Unis se rendent compte que les Russes se soucient bien plus de l’Ukraine que nous. À leurs yeux, ce pays présente un intérêt stratégique vital et cela fait des années qu’ils le font savoir : ils ne laisseront pas l’Ukraine se mettre en orbite autour de l’Occident, éventuellement rejoindre l’Otan et amener des forces militaires alliées des États-Unis à proximité de la frontière russe. Il est essentiel de garder leur conception des choses à l’esprit car cela signifie que Moscou sera prêt à payer un prix bien plus élevé que nous dans cette crise, à faire monter la tension dans des proportions que nous pourrions trouver très désagréables et qui endommageraient encore plus l’Ukraine.

Nous avons tout intérêt à choisir de désamorcer la crise, à convaincre la Russie qu’elle n’a pas besoin d’intervenir en Ukraine afin de garder ce pays hors de la sphère d’influence occidentale.

Nous n’y sommes pas vraiment…  

Non, nous n’en sommes pas là. Le problème, du moins une partie du problème, c’est qu’en 2008, les États-Unis ont laissé entendre que l’Ukraine et la Géorgie pourraient devenir membres de l’OTAN, et que pour le moment cette proposition est toujours sur la table. Depuis les années 1990, l’Otan a cette politique d’expansion « sans limites », elle est ouverte à quiconque le désirant et remplissant certains critères. La Russie, voyant l’Otan s’approcher de ses frontières, a toujours considéré cela comme une menace.

Je dirais donc que l’une des premières choses à faire est d’écarter complètement la question de l’élargissement de l’Otan, de laisser clairement entendre à Moscou que l’on ne va pas proposer à l’Ukraine d’intégrer l’Otan, et qu’il est préférable que l’Ukraine reste un État neutre. Il faut être explicite sur ce point. Pour l’instant, ce n’est pas le cas. Et cela peut prendre un temps fou, car le niveau de confiance entre les différentes parties est extrêmement bas.

Ensuite, étant donné l’état de l’économie ukrainienne, il paraîtrait nécessaire de travailler à plusieurs, avec le FMI, l’Union européenne ET – j’insiste – la Russie afin de mettre en place un plan économique susceptible de remettre l’Ukraine sur pied. Nous verrions le résultat à long terme, dans dix ou vingt ans. Si, à ce moment-là, les liens économiques entre l’Ukraine et l’Union européenne sont plus solides que ses liens avec la Russie, si l’Ukraine est de plus en plus solidement liée à l’Occident, la Russie pourra sûrement apprendre à vivre avec cet état de fait. Mais ça doit se faire très lentement. Le problème, c’est qu’on a essayé d’accélérer ce processus depuis un an ou deux et Vladimir Poutine a réagi de la manière forte, comme on aurait dû s’y attendre.

Vous êtes très critique du rôle de l’Otan. Vous sentez-vous isolé aux États-Unis ? Où en est le débat ici sur le rôle de l’organisation, notamment dans cette crise ukrainienne ?

Ce qui se passe en ce moment est très intéressant. Dans les années 1990, le débat n’était pas très vif, seuls quelques observateurs dénonçaient la politique d’expansion de l’Otan, s’inquiétant d’une stratégie qui allait empoisonner nos relations avec la Russie. Un avertissement qu’il aurait fallu prendre plus au sérieux.

Mais depuis la semaine dernière, un nombre surprenant de gens, dont je fais partie, se sont emparés du sujet et se montrent très critiques, tant sur l’idée d’armer Kiev que sur la politique d’expansion de l’Otan en général. L’argument principal étant que cela finira par faire plus de mal que de bien à l’Ukraine.

À ceux qui s’interrogent : « Mais l’Ukraine n’a-t-elle pas le droit de rejoindre l’Otan ? N’a-t-elle pas le droit de choisir sa politique étrangère ? », je répondrais qu’il s’agit certes d'une affaire de droit, mais plus encore de la réalité du pouvoir. La réalité, c’est que l’Ukraine se situe aux frontières de la Russie, que leurs liens historiques sont forts, que la Russie voit ce pays comme étant dans sa zone d’intérêt vital, de la même manière que les États-Unis voient le continent américain comme une zone d’intérêt vital… Dans ce contexte, l’Ukraine, l’Union européenne et les États-Unis doivent faire attention à la capacité de nuisance de la Russie à proximité de ses frontières.

Je crois que pas mal de gens aux États-Unis commencent à regarder la réalité en face et à admettre que nous n’avons aucun intérêt à faire monter la tension d’un cran, puisqu’on ne contrôle pas tout et on ne sait pas où cela peut nous mener.

Pour autant, le plan de paix n’avance pas beaucoup… Qu’attendez-vous des négociations en cours à Minsk ?

Je ne pense pas qu’on assiste à un tournant, à une percée dans la négociation. Les Européens et les Américains ne vont sûrement pas proposer quelque chose qui puisse créer un véritable climat de confiance avec la Russie. Et Vladimir Poutine ne va pas non plus tendre une main vers l’Occident… Nous pouvons seulement espérer que ces négociations marquent une étape supplémentaire et concrète vers la résolution du conflit.

Selon moi, il appartient vraiment aux pays occidentaux de reconnaître que nous ne sommes pas dans un renouveau des années 1930, que la Russie n’est pas une puissance montante cherchant à rétablir le vieil empire soviétique. Non, c’est une puissance en déclin, vieillissante, qui cherche principalement à garantir sa sécurité dans son voisinage immédiat. Si l’on considère la Russie en ces termes, je crois qu’il est plus simple d’imaginer un accord, un accord imparfait mais préférable à tout autre alternative. 

Cette crise ukrainienne a tout l’air de décontenancer l’administration américaine, comme si elle ne l’avait pas vu venir, notamment car elle concentrait ses efforts sur d’autres dossiers (l’Asie, la lutte contre le terrorisme…). Quant au fameux « reset » des relations avec la Russie annoncé en 2009 par Barack Obama, c’est un échec !

Sur le papier, le « reset » était une très bonne idée. Malgré tous les problèmes que connaît la Russie, cela reste le plus grand pays du monde, possédant l’arme nucléaire, ayant des intérêts dans différentes parties du monde dans lesquelles nous pouvons travailler ensemble. Sans espérer des rapports chaleureux, il serait donc dans l’intérêt de tous d’entretenir de bonnes relations.

Ensuite, en effet, la situation en Ukraine témoigne d’un problème d’attention et d’une erreur de jugement des États-Unis. L’administration américaine a soutenu la démarche des Européens quand ceux-ci ont proposé un plan économique à l’Ukraine. Elle a ensuite soutenu les manifestants s’opposant à Viktor Ianoukovitch, disant clairement qu’elle aimerait qu’il soit remplacé par quelqu’un qu’on aime bien. Les États-Unis ne sont absolument pas restés neutres. La diplomate en charge de l’Europe au département d’État, Victoria Nuland, prise en flagrant délit lors d’une discussion téléphonique avec l’ambassadeur américain en Ukraine, est un exemple parmi d’autres révélant la maladresse américaine vis-à-vis de l’Europe et de la Russie… (Lire ici la transcription en anglais de cette conversation enregistrée à son insu, en février 2014. Victoria Nuland y évoque les acteurs de l'opposition ukrainienne comme s'ils étaient des pions facilement manipulables et termine son échange par un "Fuck" l'Union européenne - ndlr).

Le fait est que les États-Unis n’ont pas accordé assez d’attention à tous ces problèmes, notamment car ils étaient concentrés sur d’autres dossiers. Et personne n’a anticipé la réaction russe ! Personne n’a fait attention aux avertissements des Russes, disant qu’ils se battraient bec et ongles pour éviter que l’Ukraine ne se rapproche trop de l’Occident et de l’Otan. Finalement, nous avons été pris de court par l’annexion de la Crimée. Nous ne faisions pas assez attention à ce qu’il se passait en Europe.

Et je crois que cela est en train de servir de leçon. Un changement s’opère aux États-Unis, où l’on réalise qu’il y a des limites au pouvoir américain, au nombre de crises que le pays peut s’engager à gérer de front. Nous sommes toujours en guerre en Afghanistan, il y a de gros problèmes en Irak, la Libye est dans un sale état, on s’inquiète toujours de l’équilibre du pouvoir en Asie… La dernière chose dont nous avons besoin est d’un conflit avec la Russie.

Source: Mediapart.fr

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