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Publié par Saoudi Abdelaziz

Photo DR

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Premier établissement privé musulman sous contrat avec l'Etat, le lycée Averroès, qui accueille 600 élèves, est situé dans le quartier de Lille-Sud, un des plus défavorisés de la capitale des Flandres. L'établissement a été classé en 2013 par des médias comme le meilleur lycée de France. "L'affaire du lycée Averroès" a été déclenchée par le journal Libération qui a publié une  tribune par un professeur de philosophie, Soufiane Zitouni. Ce dernier affirme, qu'après la publication d'une première tribune dans le même journal intitulée "Aujourd'hui, le prophète est aussi Charlie", il a rencontré des problèmes qui l'ont "mené à démissionner". Il affirme avoir entendu de la bouche d'élèves d'innombrables propos antisémites.

Eric Dufour, directeur adjoint du lycée Averroès où il enseigne depuis 2007 après avoir exercé dans un établissement catholique, défend dans cette tribune, publiée sur le site Mediapart, le lycée Averroès « contre les ignorants qui se nourrissent du fiel médiatique éphémère, contre les imposteurs vaniteux».

 

Pourquoi je suis engagé au lycée Averroès

Par Eric Dufour, 8 février 2015

 

Je suis arrivé un beau matin du mois de décembre 2007 à la mosquée de Lille Sud avec derrière moi une expérience de 18 ans d’enseignement. Je n’ignorais pas ce qui se disait du lycée et de ses dirigeants depuis des années mais je m’y suis présenté sans préjugés et avec enthousiasme pour une vacation de quelques mois de préparation au baccalauréat, l’établissement devant pallier l’arrêt maladie d’une collègue.

Je n’ai eu qu’à me féliciter de ma décision tant l’accueil de la direction, des collègues et des élèves fut chaleureux. Le lycée obtenant la rentrée suivante le passage sous contrat avec l’Etat, j’ai choisi de demander une mutation pour exercer ma mission d’enseignement dans l’établissement.

Pourquoi quitter une grande institution catholique de l’agglomération lilloise après 16 années de bons et loyaux services ?

Non par dégoût d’entendre ce que les élèves disaient au sujet des « arabes » et des « musulmans », parce que ce phénomène existe mais n’intéresse pas les médias, auquel cas je serais parti plus tôt. J’ai toujours considéré que ma mission de pédagogue était de m’opposer à ce genre de comportement ; je n’ai jamais considéré que mes élèves fussent islamophobes ou extrémistes mais simplement ignorants et quelque peu influencés par l’éternelle présentation dévalorisante du monde arabo-musulman dans les sphères politico-médiatiques. Je m’attachais donc à leur opposer des arguments et à débattre avec la sérénité nécessaire.

J’ai pris le chemin d’Averroès par amour pour cette formidable aventure humaine et pédagogique, par défi personnel en milieu de carrière et par envie d’apporter ma modeste expérience à un établissement qui répondait à une injustice dans le monde éducatif alors que les autres confessions avaient déjà des établissements sous contrat d’association.

Depuis lors, je n’ai jamais regretté mon choix dans la mesure où j’y ai trouvé une famille et un espace d’épanouissement personnel et professionnel. La direction m’a ensuite confié des responsabilités jusqu’au poste de directeur adjoint que j’occupe depuis la rentrée 2014.

J’ai aimé ce lycée, je l’aime et je l’aimerai toujours. Pour quelles raisons ?

Je ne fais que rappeler dans les médias que c’est un établissement comme les autres, pas un monde utopique avec ses barrières chères à Thomas More, mais avec des collègues, des élèves et des parents comme on en trouve partout ailleurs en France. Ni plus ni moins. Nous devons toujours nous justifier sur ce qu’on y enseigne ! Comme si nous étions sortis de je ne sais quelle planète nommée « Musulmanie » et que nos cours étaient dictés par je ne sais quelle puissance maléfique. Et l’on nous reproche les théories du complot et le double discours ! Mais de qui se moque-t-on ? Qui suggère ces aberrations sous fourestiennes infamantes et diffamatoires ?  Ce sont des discours qui ne sont plus de saison tant les résultats et la reconnaissance nationale et internationale de l’établissement plaident en notre faveur. Un visage devant les caméras et un autre en réalité, un Janus barbu  assoiffé de sang des contes que l’on n’oserait dire pour enfants ? Ce serait hilarant si ce n’était pathétique, insensé et misérable. Des centaines d’heures d’enregistrements montrent combien les médias sont libres dans notre institution, que les journalistes interrogent librement nos jeunes depuis des années sans qu’ils n’y trouvent la moindre trace sulfureuse ! Et nous brieferions les élèves et les enseignants qui n’ont aucune liberté et aucune personnalité comme un chacun sait ?

Comment ? Nous accuser d’un pareil ridicule ? Enorme la ficelle ! Montrez l’espace et l’imbécile regarde le doigt !

Je suis déçu, accablé, abasourdi par ce que j’ai lu.

Je ne reconnais en rien l’établissement, les collègues et les élèves que je fréquente chaque jour ou presque depuis huit ans. Je ne suis pourtant ni tout à fait stupide ni à ce point naïf pour n’avoir pas vu ou compris ce que mon collègue a perçu en trois mois  de présence effective.

Nous avons pourtant tout fait pour l’accueillir comme il se doit : un emploi du temps très confortable, des dédoublements, une mission de professeur principal, un enseignement sur Averroès, des débats, jusqu’à son article que j’ai affiché moi-même au nom de la Direction, contrairement à ce qu’il raconte dans les médias complaisants. La liberté d’expression à Averroès est un principe sacré et nous demeureront intangibles sur l’absolu libre arbitre des enseignants à qui nous demandons toutefois d’exclure de leur discours des positions politiques, religieuses et plus généralement idéologiques.

Ce que j’aime, ce pourquoi je me bats, c’est  que nous formons des citoyens futures élites de la République. Musulmans pour certains certes, ce qui n’est pas un défaut mais une chance de mon point de vue pour la France. Des individus responsables, cultivés, respectueux des valeurs de notre patrie. Des élèves qui ont parfois le sentiment, des intellectuels et des politiques le dénoncent à juste titre, de ne pas être reconnus comme français ou pas tout à fait à cause de leurs origines et de leur foi. Des jeunes, dont il faut rappeler qu’ils ne sont que des adolescents, qui sont connectés sur les réseaux sociaux et parfois très mal influencés. Aux éducateurs de les éclairer !

Et alors ? Antisémitisme dites-vous ?

Outre que nous n’avons aucune leçon à recevoir sur notre respect de toutes les confessions, mais accuser des sémites d’antisémitisme relève de la malveillance au mieux et de l’absurde au pire. Une attaque qui trouve dans la seconde un écho dans les médias abreuvés au sensationnel. C’est vendeur, ça fait mal sur l’instant, cela discrédite le travail incommensurable et sans relâche de professeurs musulmans et non musulmans, athées, catholiques, agnostiques ou libres penseurs  qui exercent  depuis des années dans l’établissement, mais c’est sans fondement, mensonger et scandaleux. Et que dire des élèves et de leurs familles embarqués dans ce délire nauséabond. Je serais le premier à porter plainte si l’on m’accusait ou mes enfants d’antisémitisme tant c’est à l’opposé de mes valeurs et de ma haute mission d’enseignant en Littérature. Cela n’empêche rien diront certains mais cela m’est en toute bonne foi inconcevable.    

Et quand bien même un élève aurait tenu un propos antisémite ! Ne doutez pas qu’il aurait été sévèrement sanctionné. Mais si l’on veut s’en prendre à Averroès et discréditer tous les personnels pour un idiot, voire fermer l’institution comme le réclament déjà certains ignorants patentés habitués à une présence et une réactivité continue dans la presse, alors il faudrait examiner le cas de nombre d’établissements évoqués récemment dans les médias et remettre en cause de très nombreux contrats !

Absurde ! Il faut instruire, invariablement, fermement, assidûment. C’est ce que nous faisons.    

J’aime Averroès comme on aime un ami, un frère, un enfant. J’ai la plus haute estime pour sa direction et ses enseignants qui remettent chaque année l’ouvrage sur le métier. L’un des établissements où l’on soutient, où l’on écoute le plus les enseignants, où l’on ne laisse rien passer, où l’équipe éducative est la plus investie que je connaisse.

Je déplore que tout le travail entrepris soit à ce point balayé par une tempête médiatique comme seul ce pouvoir en a le secret. Un raz-de-marée qui emporte avec lui des jours et souvent des nuits de réflexion, de débats et de volonté d’éduquer, d’élever et d’instruire pour le meilleur et l’avenir de nos jeunes. Un tremblement de terre qui ravage des forces vives innocentes et salies, ensevelies sous les gravats de la bêtise.

En amoureux de la Tragédie, je regrette que la passion l’emporte sur la raison. Je sais pourtant  avec La Fontaine que la raison du plus fort, en l’occurrence dans ce cas du plus fort en gueule dans les médias, est toujours la meilleure, mais je sais aussi avec Voltaire que celui qui n’a pour ambition que de détruire finira par régner sur un cimetière.

Je ne doute point de ce que l’après sera encore meilleur. Une fois l’effervescence passée, chacun aura à cœur de prouver par son travail et ses résultats l’excellence de l’établissement, la réponse idoine à tous ses détracteurs.

A Averroès, mon amour ! Je te défendrai contre tous les assaillants en quête de notre Graal, chevaliers envieux de notre panache immaculé, contre les ignorants qui se nourrissent du fiel médiatique éphémère, contre les imposteurs vaniteux valorisés par la verve du vent et la bave des lâches.

Vive Averroès, vive la République et Vive la France !

Eric Dufour, directeur adjoint

Source: Mediapart.fr

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