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Publié par Saoudi Abdelaziz

Des enseignants d'Averroès dans la salle des profs du lycée © LD

Des enseignants d'Averroès dans la salle des profs du lycée © LD

"Le lycée musulman Averroès, un symbole au cœur de la polémique". C'est le titre d'une enquête de Lucie Delaporte parue le 16 janvier dans Mediapart. La journaliste écrit d'emblée : "La matière était inflammable, et a – sans surprise – embrasé les médias. La tribune accusatrice d’un professeur de philosophie démissionnaire du lycée Averroès, seul lycée musulman sous contrat, publiée dans Libération le 5 février dernier, a braqué les projecteurs sur cette exception du paysage éducatif français, dans un contexte post-attentats de Paris particulièrement sensible. La charge portée par l'enseignant Soufiane Zitouni contre son lycée est lourde. Il y dénonce un établissement avec des élèves obsessionnellement antisémites, engoncés dans une religiosité rétrograde et endoctrinés à leur insu."

Au terme de son enquête la journaliste donne la parole à celui par qui le scandale est arrivé. "Quand on interroge Soufiane Zitouni sur les récupérations politiques possibles dont sa critique du lycée Averroès peut faire l’objet, son texte n’ayant pas tardé à circuler sur des sites d’extrême droite, il répond sans ciller : « Je m’en fous. J’ai dit ce que j’avais à dire. »"

 

EXTRAITS DE l'ENQUÊTE

Au sein de l’établissement, où nous avons pu circuler et parler à qui nous voulions pendant trois jours, la stupeur et la colère sont encore vives. « Quand la polémique a éclaté, la première chose que je me suis dite c’est "Non, pas encore !". Il va encore falloir se justifier, expliquer qu’on ne nous oblige pas à porter le voile, que les cours ne sont pas interrompus pour la prière et qu’on suit les mêmes programmes que dans tous les autres lycées », lance Inès, une ancienne élève aujourd’hui en première année de droit à Lille.

« M. Zitouni a amplifié des cas isolés, il a sorti des phrases de leur contexte. Nous ne sommes pas antisémites, nous ne sommes pas des intégristes. Nous sommes juste normaux », assure, déterminée mais visiblement émue, Sara, élève de Terminale L.

Les très nombreux témoignages d’élèves recueillis dans l’établissement, en classe, dans la cour de récréation, convergent pour dénoncer un portrait de leur établissement qui ne ressemble en rien au lycée où ils étudient. Eux dépeignent un lycée où règne un esprit « familial », « tolérant ». « Il y a ici des athées, des non-musulmans et on les intègre comme les autres », souligne une lycéenne en référence à la poignée de non-musulmans inscrits à Averroès.

« M. Zitouni dit que nous sommes des "perroquets bien dressés" mais dressés par qui ? Si c’était le cas, on serait devenus fous parce que les profs ont tous des avis différents », ironise Imène. « Vous voyez, ici les filles et les garçons se mélangent et rigolent comme dans n’importe quel autre lycée », affirme Sara en montrant la cour de l’établissement, quand la tribune de son ancien professeur de philosophie décrivait une mixité difficilement supportée par certains élèves. « C’est arrivé qu’une fille n’ait pas envie de s’asseoir à côté d’un garçon mais c’est parce qu’ils ne s’entendaient pas, c’est comme ailleurs », avance Medhi.

« Ce texte est un ramassis de clichés. Si j’arrivais à prendre de la hauteur, j’en rirais, mais je n’y arrive pas », lance de son côté Hadjila Koulla, professeur de français présente dans l’établissement depuis des années. Le professeur d’éthique musulmane Sofiane Meziani se dit, lui, par-dessus tout choqué que son ancien collègue « s’en prenne aux élèves, à des adolescents. C’est lâche, bas ». Pour le reste, il estime que sa tribune n’est qu’une « collection d’anecdotes, le degré le plus bas de l’argumentation ».

En salle des profs, la réprobation envers le texte de l’enseignant démissionnaire est unanime. « Je n’aime pas l’idée qu’on généralise à partir de cas particuliers. Non, tous les élèves ne sont pas antisémites. Bien sûr que certains mélangent tout : antisionisme, antisémitisme… Mais ce sont globalement des gamins très ouverts. Je suis athée, je le dis, sans en faire des tonnes, mais cela ne pose aucun problème », explique Stéphanie Houdinet, enseignante d’anglais depuis trois ans dans l’établissement. « S’il est arrivé que des enseignants fassent leur prière en salle des profs, cela ne m’a jamais posé de problème », poursuit-elle. « Il y a des élèves un peu obtus, et même parfois très virulents, mais comme il y en a dans beaucoup d’établissements », précise Vincent Pieterarens, enseignant d’histoire-géo. 

Beaucoup craignent que la polémique lancée par la tribune publiée dans Libération, et qui a déclenché une tornade médiatique, ne vienne donc ruiner dix ans de travail et une réputation chèrement acquise.

(...)

Soufiane Zitouni.Soufiane Zitouni. © LD

Soufiane Zitouni, musulman soufi, une branche minoritaire de l’islam fondée sur la mystique, admet avoir souvent « jeté des ponts entre la philosophie et l’islam » dans ses cours, ce qu’il n’estime pas anormal dans un établissement confessionnel musulman. « Quand j’ai des élèves qui se révoltent dès que je parle de la théorie de l’évolution en me disant que ça n’est pas dans le Coran, je leur parle du livre de Nidhal Gessoum "Réconcilier l’Islam et la science moderne". »

L'enseignant de philosophie reconnaît aussi avoir évoqué avec ses élèves la position de l’imam de Bordeaux, Tareq Oubrou, selon lequel le voile n’est pas une obligation pour les jeunes femmes musulmanes. Au lycée, si la majorité des jeunes filles sont voilées, beaucoup ne le sont pas. « Je voulais leur montrer qu’il n’y avait pas qu’une seule vision de l’islam. »

Ces ponts permanents gênent manifestement les élèves : « Il nous parlait tout le temps de religion, alors qu’on sait que dans une copie du bac, on ne doit pas parler de religion », rapporte Assia, une élève de STMG. D’autant, renchérit Sara, « qu’on avait l’impression qu’il cherchait toujours la confrontation ». « Il devait penser qu’on allait tous penser comme lui. Pour moi, il prenait trop à cœur ses idées », affirme Medhi.

« Lorsqu’on parle de Spinoza et du sentiment de liberté, on n’a pas besoin de convoquer le Coran », assène Stephen Urani, l’enseignant de philo qui a repris sa classe et travaillait l’an dernier à Averroès. Il affirme que ses élèves ont très peu avancé dans le programme. « Il s’est senti investi d’une mission, celle de nous apporter la lumière à nous qui vivons dans la grotte », raille son ancien collègue Sofiane Meziani, le professeur d’éthique musulmane, que Soufiane Zitouni considère comme un « proche des frères Tariq et Hani Ramadan et donc des Frères musulmans ».

Dans sa tribune expliquant les raisons de sa démission, Soufiane Zitouni pointe ainsi l’entrisme « sournois » de la confrérie religieuse au sein du lycée. « Certains profs sont clairement des adeptes des Frères musulmans et influencent les élèves dans le sens de cette idéologie politique », affirme-t-il.

Source: mediapart.fr

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