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Publié par Saoudi Abdelaziz

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Aïssa Kadri est sociologue, directeur de l’Institut Maghreb-Europe, université Paris VIII.  Professeur émérite des universités, Aïssa Kadri a récemment publié un texte portant sur la question de la jeunesse et des mouvements sociaux dans le sud de la Méditerranée : locally-rooted Youth and Social Movements in the Souhern Medirerranean", in cultural trends and social change in the Euromediterranean region, Anna Lindh Report 2014. 

Propos recueillis par Mohand Aziri, 16 février 2015

Un fulgurant et inédit mouvement social agite depuis plusieurs semaines des wilayas du sud du pays. Au-delà des contingences et revendications classiques, cette mobilisation atypique renvoie à une véritable lame de fond.
Qu’est-ce qui fait, selon vous, réellement bouger le Sud ?

Je dirais les Suds, voire même certains espaces du Nord. Avant de voir la spécificité des mobilisations dans le Sud algérien, il faut à mon sens penser ces mouvements sociaux dans une perspective historique de l’évolution du monde globalisé.
Nombre de mouvements sociaux (que l’on songe en France aux manifestations contre le barrage de Sivens ou l’aéroport de Notre-Dame des Landes à Nantes, ou aux manifestations dans d’autres registres, à Hong Kong, à Madrid de Podemos, ou en Grèce de Syriza) témoignent d’un basculement générationnel du monde qui met au centre les contradictions, les tensions, entre exigences locales et injonctions supranationales.

On est dans un moment de nouvelles exigences qui expriment des demandes de participation citoyenne, de prise en compte de la participation à la vie de la cité qui remettent en cause, voire qui récusent le cadre classique des manières de faire la politique qui a prévalu jusque-là. Les Etats-nations sont entrés en crise structurelle, les partis politiques paraissent obsolètes et dépassés, le syndicalisme recule. De manière générale, les processus actuels de transformation à l’échelle de l’espace monde ont profondément affecté les sociétés, particulièrement celles du Sud, remis en cause les équilibres socioéconomiques et culturels nés des indépendances, cassé les compromis sociaux et politiques qui prévalaient jusque-là et mis en question la prégnance de la forme de l’Etat-nation comme mode de gouvernance.

On observe ainsi que l’internationalisation du capital, sous ses nouvelles formes, se fait de plus en plus et de manière concomitante avec des exigences territoriales, locales ou régionales de plus en plus fortes. Mondialisation et exigences locales se répondent comme en écho.

Cela se développe soit sous la forme de revendications identitaires, sociales et économiques territorialisées versus populismes nationalistes exacerbés, soit sous la forme d’imposition de règles, de politiques et d’actions exogènes contraignantes (FMI, Banque mondiale, Commission européenne) cherchant à soumettre les logiques nationales et locales, leur assignant une place définie dans la nouvelle division internationale du travail et des pouvoirs.

Le gaz de schiste prend des allures de parfait alibi. Serait-ce donc le « prétexte » qu’ont trouvé les populations du Sud naguère ostracisées, effacées de la représentation nationale, pour affirmer leur existence sur l’échiquier national ?

Le mouvement social antigaz de schiste est, du point de vue des contestations des décisions unilatérales d’un pouvoir en déficit de légitimité, assez nouveau, du moins tel qu’en rend compte la presse. Sous réserve également d’être plus informés sur sa composante sociologique, sur les rapports internes entre sa base et sa direction, sur les modalités de prise de décision, de circulation de l’information et de la communication en son sein.

En tout cas, on observe qu’il rompt avec les modalités et les répertoires d’action qui ont caractérisé jusque-là le mouvement social. Les contestations, en effet, se sont jusque-là affirmées sous forme de revendications débridées, fragmentées, de plus en plus réactives et violentes, sans autres objectifs que corporatistes, d’intérêts matériels catégoriels immédiats ou consuméristes (salaires, emplois, logements, produits de première nécessité, eau, routes, primes, concours d’accès aux postes et cycles d’études, morale sociale ciblant les femmes et l’alcool etc.).

La nouveauté, ici, est que les objectifs et les modalités de la contestation mettent au centre, à travers la dimension écologique et sociale, la question de la « nature » de la société, du type de projet sociétal commun qui se redéfinit par contraintes extérieures. Il pose, par ses effets indirects et directs, la question des conditions qui prévalent dans la définition et la mise en œuvre des politiques publiques.

En un mot, à travers une question « citoyenne », ils mettent à nu les contradictions d’un pouvoir qui de plus en plus s’en remet non aux institutions qu’il a lui-même définies, mais à l’omniscience de ceux qui savent et décident pour tout le monde, en premier lieu le premier d’entre eux. Ils mettent en cause la verticalité et l’univocité de la décision politique.

La Libye d’El Gueddafi a, les dernières décennies de son existence, fonctionné quelque peu de manière semblable. Nous sommes, toutes choses égales par ailleurs, quasiment dans un cas de figure de logique de domination coloniale, de reproduction d’un rapport de type colonial où le sud — plus largement encore les classes populaires — n’existe que comme vache à lait du système et ses populations comme les « nouveaux indigènes » qui ne peuvent pas penser ce qui est de leur intérêt.

N’oublions pas que les territoires du Sud, également le M’zab (Traité Randon, 1853), avaient déjà sous la colonisation un statut spécial. Le pouvoir colonial avait même conservé le statut indigène aux juifs de cette région, alors même que les autres devenaient français par le décret Crémieux.

Il y a un côté paternaliste dans les discours d’expertise des agents du pouvoir qui expriment plus un désarroi qu’une réelle maîtrise d’un programme, sinon décidé, du moins influencé par de puissants lobbys. Il y a en effet quelque chose qui relève de ce que vous dites, une volonté de s’affirmer de la part de populations longtemps ostracisées, effacées ; populations que l’on ne reconnaissait qu’à travers des représentations symboliques (un peu comme le faisait la colonisation d’ailleurs), représentations clientes, garantes de la fidélité au pouvoir central « exogène », de plus en plus séparé de la société.

La faillite des intermédiations classiques, le recul de l’Etat, présent seulement à travers la répression, a engagé depuis quelque temps un processus inquiétant, celui de l’émergence et l’affirmation dans l’espace public de représentations traditionnelles ou celles d’affairistes (chefferies traditionnelles de tribu, de zaouïa, de notabilités locales, voire nouveaux entrepreneurs, gros commerçants et nouveaux riches s’appuyant sur des ressources et des clientèles locales) accélérant par là les recompositions sociospatiales en œuvre.

Loin d’avoir échappé à ce qui a été faussement caractérisé comme Printemps arabe, le devenir de l’Algérie témoigne, sous d’autres formes et dans un temps plus long, de son inscription dans les logiques de basculement, de délitement, de recomposition du Monde arabe, engagées depuis l’événement fondateur Bouazizi.

Le programme du secrétaire général du FLN (comme l’illustre sa lettre au Président publiée par TSA) appelant à s’appuyer sur les chefferies traditionnelles et notabilités locales, aveu de faiblesse du rôle politique d’un parti galvaudé et décrédibilisé, va dans le sens de ces recompositions qui mettent en avant la légitimité des pouvoirs traditionnels régionaux.

On revient quasiment à un moment prépolitique de l’exercice du pouvoir, ce qui met en danger l’existence même de la nation. S’y superposent et interfèrent les interventions, ici ou là, de personnalités s’appropriant dans un contexte de jeu politicien marqué par le poids des « açabya » et en s’appuyant sur des soutiens et des ressources régionalistes, l’écriture de l’histoire légitime du Mouvement national.

Cette mobilisation capitalise aussi sa part d’indicible : autrement qu’est-ce que ne dit pas (ou n’arrive pas à dire) cette mobilisation (qui touche plusieurs wilayas) autour de l’exploitation des ressources non conventionnelles ?

L’opacité de la prise de décision de l’action publique accrédite le présupposé de pressions, d’interférences exogènes et ouvre en effet la voie à toutes les manipulations. Il est évident que l’action publique est toujours reconfigurée en fonction des rapports de force aussi bien locaux et nationaux qu’internationaux. Parce que univoques et unilatérales, les décisions politiques sont toujours réinterprétées sur le terrain en fonction des rapports de forces sociales et ont des effets pervers à plus ou moins long terme.

Le pouvoir a ainsi beau jeu, dans le maintien du statu quo en son sein, d’y voir la main de l’étranger, alors même que c’est sous influence étrangère qu’il a engagé le pays. L’enkystement de ces mouvements de contestation et le jeu du pouvoir cherchant souvent le pourrissement tendent à précipiter l’affaiblissement de l’Etat-nation et, à terme, son recul et sa reconnaissance en tant que lieu de la représentation nationale.

Les mobilisations qui touchent les différentes régions, sud et nord du pays, au-delà des formes dans lesquelles elles s’expriment, témoignent avant tout de l’incapacité de l’Etat national social, investi par des réseaux occultes, à formuler des réponses et à promouvoir les adaptations exigées par les nouvelles configurations socioéconomiques à l’échelle locale, nationale et internationale.

Dans le même temps, elles manifestent, dans des espaces qui produisent les richesses qui font vivre la nation, espaces qui ont été délaissés, marginalisés pendant une quintuple décennie, l’exigence d’une reconnaissance de dignité et de considération, sentiments qui sont la marque des mouvements au fondement de ce qu’on a appelé les révoltes arabes.

Pour aller vite, parce que sinon cela nécessite de revenir au fond sur les multiples dimensions, les causes et les raisons spécifiques, ici ou là, au fond de ces mobilisations, on observe que les contestations d’In Salah, Laghouat, Ouargla, Béjaïa, de Ghardaïa même, se lisent comme des mouvements de résistance des populations locales à « l’informalisation » généralisée de la société, « informalisation » menée par un « para-Etat », un « Etat souterrain » pour reprendre les termes de Thierry Vincent (in Le Monde diplomatique de février 2015), caractérisant ce que les Grecs appellent le parakratos, un réseau de pouvoirs informels intriqués qui subvertissent ces luttes en les détournant, les manipulant et les connotant à travers des surdéterminations régionalistes, ethniques et segmentaires.

De fait, ce pouvoir informel, qui est en phase d’envelopper la société, veut casser toute forme d’organisation et d’affirmation collective de réalisation d’intérêts objectifs du plus grand nombre, qui gêne le développement de son emprise économique et politique.-

 

Lien : http://www.socialgerie.net/


Source : http://www.elwatan.com/actualite/ai...

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