Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Publié par Saoudi Abdelaziz

Fanny Colonna* nous a quittés. Elle avait 80 ans. Photo DR

 

Quatre mois avant sa mort, Fanny Colonna évoquait avec Jean-Pierre Van Staëvel, chercheur à l'Université de Paris-Sorbonne, son ouvrage phare, "Les Versets de l'invincibilité". Fanny Colonna y révèle, selon son interlocuteur, "le renversement des valeurs qu’opère l’iṣlāḥ badissien qui a délégitimé l’islam séculaire, fondé sur le culte des saints et la sociabilité confrérique, qui avaient jusqu’alors régné sans partage sur les sociétés rurales du massif de l’Aurès". 

Fanny Colonna précise: "Il est question dans le livre d’un islam villageois et de ses transformations, et, plus précisément, de la religion quotidienne, celle avec laquelle les gens interprètent le monde, envisagé ici comme un univers de représentations historiquement constitué, nullement primitif". Evoquant l'accueil fait en Algérie à cet ouvrage paru au milieu de la Décennie noire, Fanny Colonna note vingt ans après : "Les intellectuels, universitaires, mes collègues donc, ne s'intéressent pas à la religion. La révolution ne s'intéresse pas à l'Islam". 

Les versets de l'invincibilité

Fanny Colonna raconte à Jean-Pierre Van Staëvel la génèse et le contenu de son ouvrage.

Juillet 2014

EXTRAITS

"J’avais l’impression de ne rien savoir, et d’être totalement autodidacte lorsque j’ai commencé à travailler sur le sujet. Mais j’ai grandi dans un village, la Meskiana, et cette vie rurale m’avait profondément imprégnée. Mon père voulait que j’apprenne l’arabe, je suis donc allée quelques temps à l’école coranique pendant les vacances, avant d'entrer au Lycée.

J’ai vu, dans ce mystère du kuttāb, comment on apprenait aux enfants à penser. Et j’ai vécu, dans mon corps, ce qu’était le kuttāb : la posture en tailleur, le rôle de la parole, de la récitation, le balancement des corps, l'amour pour la calligraphie des lettres sur la planche enduite d'argile... Mon article sur la répétition est justement une analyse de ces techniques mises en œuvre pour forger une pensée. J’ai adoré le kuttāb ; je n'ai pas conservé mon lawḥ d'enfant mais j'en ai acquis un pour un dinar dès mon premier terrain dans l'Aurès : il figure en frontispice dans les Versets.

Puis je suis allée à la Médersa réformiste de mon village : et là j’ai vu toute la différence avec l’école coranique, le pantalon droit et la chemise blanche du maître, le banc et le tableau, les élèves assis en rangs, le contrôle des corps. Les deux types d’éducation m’ont marquée, les deux formes d’exis corporelle aussi, tout comme la révélation de l’écart existant entre les deux. À cette expérience personnelle s’est ajoutée, bien plus tard et sur un plan professionnel cette fois, une commande de l’Unesco (Colonna, 1984), qui voulait savoir si, dans le cadre d’une politique d’alphabétisation généralisée, il fallait soutenir l’action des écoles coraniques. Je suis donc partie sur le terrain à Java, en 1986 et j'ai répondu oui. Et j’ai supervisé par ailleurs la constitution d’une copieuse bibliographie sur le kuttāb.

Comment s’est effectué le choix du terrain dans le massif montagneux de l’Aurès ?

Premièrement sur une base géographique : Timimoun, mon premier terrain était trop loin d'Alger (j'avais quatre enfants encore jeunes), d’accès trop difficile. Pas de téléphone à l'époque. J’avais pu observer déjà, par de courtes missions jusqu’au fond de l’erg, comment se présentait le système éducatif. L’Aurès a donc été un second choix. Une équipe du Crape y travaillait déjà. Des liens institutionnels existaient avec la municipalité de Bouzina, autorisant des tournées sur le terrain avec les étudiants. L’enquête a commencé en 1973, et s’est poursuivie jusqu’au début des années 1980. Elle s’insère plus largement dans le questionnement qui a été le mien entre 1970 et 1990. C’était néanmoins une recherche en solitaire.

Quelle a été la réception de l’ouvrage en France et en Europe 

Avant même d’aborder la question de la réception – ou son absence –, il est intéressant de noter qu’une fois le manuscrit terminé, il m’a tout d’abord fallu essuyer onze refus d’édition. Le sujet n’intéressait pas. Comme les oueds de l’Aurès finissent dans le sable, ce livre n’a pas trouvé son milieu de réception. En France, ce livre n’a pas allumé de vocation, n’a suscité aucun débat, pas de réaction. J’en ai fait mon deuil. La raison ? Tout d’abord une question de circonstance. La parution du livre en novembre 1995 a coïncidé avec une période d’intense agitation sociale et politique en France, et un terrible conflit armé en Algérie. L’ouvrage n’a fait l’objet d’aucune promotion. La presse n’en a donné aucune recension. Une surdité générale, en fait. Dans les cercles scientifiques, aucun des séminaires de l’Ehess ne pouvait faire écho à ma recherche, trop peu marxiste pour s’imposer. Même si l’on n'en était plus à mettre en avant la question de la religion comme « masque de la lutte des classes », la lecture marxiste – et son refus de voir la chose religieuse en tant que telle – conservait encore à ce moment-là une position d’autorité dans le champ académique. Plus largement, il n’y a donc eu aucune valorisation de cette recherche. Les quelques comptes rendus qui ont été faits des Versets ont été bien intentionnés, mais ne se sont guère intéressés au fond de la question (...).

Et en Algérie ?

Un séjour de deux ans au Caire en 1996-98 m’a permis de faire traduire les Versets en arabe. Mais surtout, au bout de dix ans d’efforts, grâce à l’un de mes premiers étudiants, Mohand-Akli Hadibi, j’ai pu faire éditer l’ouvrage en Algérie (2006). J’y tenais beaucoup. Toutefois, cette réception retardée est restée timide, de l’ordre du privé et des relations interindividuelles. Il n’y a eu aucune réaction publique, pas de compte rendu dans la presse. Jusqu’à aujourd’hui, les Versets sont peu connus, ou contournés. Cela s’explique aisément par la position idéologique défendue par le mouvement national algérien depuis ses débuts. Alors même que Messali Hadj est un religieux, la religion est considérée comme un problème épineux, et donc laissée de fait « pour plus tard ». Les intellectuels, universitaires, mes collègues donc, ne s’intéressent pas à la religion. La révolution ne s’intéresse pas à l’islam, à l'unique exception d'Ahmed Nadir (Nadir, 1984).

Comme s’il y avait là, sur les deux rives de la Méditerranée, une conjonction des positionnements scientifiques et idéologiques, qui empêche l’émergence de la religion « rurale » ou « quotidienne » en tant qu’objet de recherche ?

Plus qu’une simple conjonction, les deux attitudes sont en totale correspondance : ce sont des vases communicants. Motivées par des raisons différentes, elles se rejoignent dans un semblable rejet de la religion comme objet de science et comme objet de débat politique. Mes interlocuteurs, issus d’élites intellectuelles marquées par la vulgate marxiste et dépourvus de connaissances sur l’histoire religieuse de l’Algérie, ne voulaient pas entendre parler de religion. Ce refus révèle plus encore qu’une posture intellectuelle : un exis très profond.

L'intégralité l'entretien sur http://remmm.revues.org/8766

Lire aussi les nécrologies qui lui sont consacrées dans El Watan.com et le HuffPost

Photo DR

Photo DR

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article