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Publié par Saoudi Abdelaziz

Dessin de « Z », « L’élite tunisienne pose pour Ben Ali », le 25 aout 2010.

 

"Comme au bon vieux temps, on s’est servi de la peur de l’intégrisme pour promouvoir un tour de vis sécuritaire" 

 

Par M'hamed Mestri,  9 novembre 2014

 

(...) Il nous aura fallu trois interminables années pour parachever la nouvelle Constitution et organiser des élections libres, censées favoriser une stabilité politique propre à rassurer les marchés et les agences de notation. On était supposés ainsi mettre sur les rails la Tunisie de demain; Une Tunisie qui sortirait enfin du rang des cancres de l’économie mondiale; un rang injustement maintenu par 55 ans de dictature. Une Tunisie qui profiterait de son infrastructure, de son potentiel en ressources humaines et de sa position géographique stratégique, pour jouer un rôle majeur en méditerranée et rejoindre enfin les économies émergentes.

Cette Tunisie dont on rêve, celle de la justice sociale, de l’accès aux opportunités économiques et de la redistribution équitable des richesses, qui permettrait aux citoyens de bénéficier d’un pouvoir d’achat digne et qui contribuerait à endiguer la corruption et la contrebande. Une Tunisie où les entreprises cesseraient de jouer le rôle de sous-traitants ou d’assembleurs pour les grandes marques multinationales, et exporteraient enfin des produits à haute valeur ajoutée qui s’imposent sur le marché international sous un solide label « Made in Tunisia ». Une Tunisie qui prioriserait les investissements sur la recherche scientifique, les programmes de recherche et de développement, la technologie numérique, l’ingénierie des systèmes d’information, les télécoms…etc.

Guidés par la peur et non pas par l’espoir

On était supposés entamer la marche “en avant toutes” vers cette Tunisie là, mais notre « élite » en a décidé autrement. Elle a mené campagne pour un « vote utile » en faveur des nostalgiques d’un passé où régnait l’ordre et la sécurité, portée par les médias dominants; ces mêmes médias qui ont éjecté de leur champ le discours avant-gardiste de nombreux penseurs, hommes et femmes de compétence dont regorge la Tunisie. Et cette campagne a eu son écho parmi les électeurs, un écho facilité par l’ambiance anxiogène qui régnait dans le pays suite à l’opération sécuritaire menée à Oued Ellil. Comme au bon vieux temps, on s’est servi de la peur de l’intégrisme pour promouvoir un tour de vis sécuritaire (...).

A travers le concept du vote utile, l’« intelligentsia » a donc réussi à restaurer la philosophie du « khobzisme » qui considère que la principale finalité d’un engagement social ou politique réside dans la recherche d’une sécurité matérielle; une mentalité qui a engendré le silence et la soumission durant la plus sombre période de notre histoire. Non seulement notre « élite » avait fermé les yeux sur les tortures, les disparitions forcées, les viols, les exactions et les répressions subies par ses compatriotes de divers horizons : islamistes, gauchistes, syndicalistes, féministes…etc.; mais elle s’est également compromise avec la dictature à un point tel, qu’elle a appelé Ben Ali à briguer un sixième mandat (l’ « Appel des mille »), afin de maintenir en place le système qui leur garantissait des positions privilégiées.

Alors qu’on ne s’y trompe pas, notre chère « élite » bienveillante est bien plus portée sur la préservation d’un statut quo socio-économique, que sur la restauration de l’ordre et de la sécurité. En effet, nombre d’entre eux sont des affairistes bénéficiant de positions confortables dans l’administration ou dans le secteur privé. Un secteur privé dominé par des groupes et des holdings jouissant d’une situation de quasi-monopole dans les différents secteurs de l’économie et détenus par les familles proches de l’ancien régime. Selon le rapport de la banque mondiale, les sociétés privilégiées de ces affairistes faisaient, aux dépens de tous, des bénéfices avoisinant 21% des profits de l’ensemble du secteur privé, tandis qu’elles n’offraient que 1% du total des emplois. Cette « élite » a donc la nostalgie d’une politique économique qui profitait au petit nombre excluant la majorité. Alors pourquoi changer de modèle économique ? Pourquoi mettre fin à l’exclusion et instaurer un système basé sur l’égalité des chances ? Ces “hordes sauvages” n’en sont pas dignes!

On sait maintenant pour quelle raison nos « intellectuels » n’ont pas mené de débats de fond sur les programmes électoraux et sur les réformes prioritaires à mener dans les secteurs de la santé, de l’éducation, de la banque, des médias, de l’administration et de la justice. On sait pour quelle raison ils ont zappé du débat tous les sujets qui ont préoccupé nos concitoyens ces trois dernières années, à savoir la propreté des rues, l’inflation, la dégradation du pouvoir d’achat et la contrebande. On sait pour quelle raison on n’a parlé que de la restauration de l’ordre, de la sécurité et du “prestige” de l’Etat.

Maintenir le peuple sous anesthésie, cultiver la paresse intellectuelle et occuper les esprits par les débats partisans stériles: « Vous êtes dans mon camp ou dans le camp de l’ennemi? » est leur mot d’ordre.

Mais quel héritage a laissé cette « élite » aux générations futures ? Un modèle de société basé sur une Tunisie à deux vitesses, où la capitale et les villes côtières bénéficient du développement grâce à l’appui discriminant de l’Etat. Le reste du pays restant figé en son état de l’ère de l’indépendance.

Notre « Nokhba »* a contribué à instaurer une médiocratie où règnent l’interventionnisme et le clientélisme, où la seule façon d’être promu est l’allégeance, la délation et le clientélisme. Un système qui a permis à de vrais incompétents de se retrouver dans des postes de direction dans l’administration ou les entreprises publiques. Un système avec une économie dominée par des géants nationaux, incapables de s’exporter, car ne pouvant être concurrentiels sans les privilèges et les passe-droits. Un système où le SMIC est une véritable insulte aux ouvriers, lorsqu’on connait les bénéfices engrangés par les entreprises. Un système avec des écarts de rémunération surréalistes entre un salarié et son PDG.

Cette médiocratie a eu pour conséquence la fuite massive des cerveaux vers des pays ou leurs compétences étaient valorisées et où ils étaient payés à leur juste valeur. Elle a également engendré la tragédie des « harragas » qui ont perdu tout espoir de vivre dignement chez eux et qui émigrent clandestinement vers des pays où ils pensent trouver une chance de gagner leur vie de façon décente.

Comme le dit si bien Goethe, « Ceux qui ne connaissent pas leur histoire, sont condamnés à la revivre ».

Le tragique dans cette situation, c’est que nos « intellos » connaissent très bien notre histoire. Ils n’ont cependant jamais étés emballés par la révolution du jasmin. Cette révolution qui a enchanté le monde par son civisme et qui a déclenché un vent de liberté suivi d’une remise en question du modèle de gouvernance dans l’ensemble du monde arabe, un monde anesthésié par la dictature et le sous-développement.

Notre « élite » ne s’est pas cachée de son mécontentement du bouleversement de l’ordre établi. Elle se contenterait bien de revivre un sous-développement douillet. Elle n’est pas favorable à la démocratie, même si elle s’en réclame, car la démocratie n’est pas propice à ses affaires.

* « Nokhba » : élite. 

Source: Nawaat.org

Dessin de « Z », « L’élite tunisienne pose pour Ben Ali », le 25 aout 2010.

Dessin de « Z », « L’élite tunisienne pose pour Ben Ali », le 25 aout 2010.

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