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Publié par Saoudi Abdelaziz

"À quels moments, par quelle distraction avons-nous dans l'Algérie entière perdu la bonne route ? Puissent ces textes, avec l'évocation des temps forts et des défaillances qui s'y sont introduites, nous aider ensemble à redonner vigueur à l'arbre de la Nation, malade et menacé".

 

QUAND UNE NATION S’ÉVEILLE

Mémoires, Tome 1. 1928-1949. INAS Editions, Alger 2014

 

Prologue 

 

 

Amis lecteurs et lectrices, bienvenue !

 

Il vous faudra sans doute une certaine patience à me suivre dans les méandres d'une époque révolue, celle de mon enfance puis de mon premier parcours d'adolescent militant. D'autant plus que le récit sera entrecoupé de commentaires, dont certains peut-être plus longs que nécessaire, ainsi que de retours en arrière et d'anticipations, les uns et les autres censés apporter un éclairage en amont et en aval, qui replace mon vécu dans son contexte historique.

Vous êtes seuls à même de mesurer le degré d'intérêt social, politique et humain que présente pour vous ce périple individuel. Il vous mènera de la fin des années vingt à celle des années quarante, depuis le hameau de Taddert Bouadda jusqu'à la place de La Lyre dans Alger la Blanche, en passant par les Hauts Plateaux, le Titteri, l'Atlas blidéen et la Mitidja. La crise du PPA-MTLD de 1949 fera à elle seule l'objet d'un ouvrage à venir.

Pourquoi finalement, sur les encouragements insistants de nombreux amis et leurs conseils dont ceux particulièrement judicieux de Boussad Ouadi, ai-je souhaité faire connaître ce parcours individuel, inséré dans une tranche de vie algérienne qui commence à s'enfoncer dans l'oubli des anciennes générations ou la méconnaissance des plus jeunes ? J'avais rédigé la plupart de ces évocations au milieu du drame des maléfiques années 1990. Tout en comptant les publier un jour ou l'autre, je tentais surtout alors, comme nombre de mes compatriotes, de répondre en moi-même à une douloureuse interrogation. La même qui se pose au voyageur brusquement confronté à une bifurcation et des paysages qui n'étaient pas ceux escomptés.

À quels moments, par quelle distraction avons-nous dans l'Algérie entière perdu la bonne route ? Pour en arriver au bord de ce précipice, à cette impasse monstrueuse, quels signaux nous avaient-ils échappé alors que nous étions dans l'euphorie d'un début de voyage, certes parsemé de présages malheureux, mais encore prometteur pour peu que volonté et vigilance collectives prédominent. Je m'interrogeais ainsi en revenant sur le passé avec une préoccupation de thérapie et de pédagogie personnelle et collective. Les souvenirs heureux ou malheureux qui émergeaient à nouveau, incitant à la fois à la vigilance autant qu'à l'espoir, sont devenus la trame d'un témoignage qui reste à croiser avec des milliers d'autres, sur la vie tourmentée, les hauts et les bas d'un peuple qui en a vu de toutes les couleurs.

Ces « mémoires » fondés sur des faits perçus au prisme de mon vécu, ne sont ni ne voulaient être un essai historique, une thèse doctrinale, un plaidoyer partisan. À chacun de puiser dans l'authenticité et la relativité de ce témoignage, des matériaux, s'il en trouve, pour sa propre réflexion, sa gouverne citoyenne ou ses travaux de recherche.

Je serai heureux si cette rétrospective mémorielle, avec ses limites inévitables, suscitait chez le lecteur des recoupements, des compléments, des rectifications factuelles ouvertes sur les échanges dont notre histoire contemporaine a tellement besoin. L'intérêt que j'ai éprouvé envers cette entreprise a grandi au fur et à mesure que je me rendais compte d'une chose : les problématiques, les mécanismes, les modes de réaction des acteurs sociaux constatés dans les années de l'éveil national massif, se sont prolongés par mille canaux concrets ou symboliques vers les décennies suivantes.

En dépit des formes et des apparences liées aux changements d'époque, leurs manifestations se sont renouvelées selon des logiques similaires ou proches, pour autant que les problèmes humains et politiques fondamentaux sont restés non résolus et n'ont cessé de rebondir. Il y avait de quoi alimenter nos questionnements du temps présent, qui pourraient se résumer aux deux interrogations récurrentes : D'où venons-nous ? Où allons-nous ? Les mêmes que prosaïquement me posaient les femmes du douar maternel de Tikidount, revenues lourdement chargées des amphores d'eau, lorsque gamin fraîchement débarqué je les croisais sur le chemin montant de la source : « Ans'ik a yaqchich ? San'ik ? » [d'où es-tu, gamin ? où et chez qui vas-tu ?].

Insatiable et naturelle curiosité qui fait demander au compatriote inconnu qu'on vient de rencontrer au pays ou dans l'exil : de quelle région es-tu, que fais-tu ? Besoin de savoir, question d'une même nature quant au fond que celle posée par le regretté Mohamed Boudiaf, « Où va l'Algérie ? », à partir du constat inquiétant de ce qu'était devenu l'héroïque et tourmenté combat de libération.

Trop braqués sur la seule actualité brûlante, ne pourrait-on gagner à se questionner sur les torrents spectaculaires ou les courants souterrains et à bas bruit du passé, tendus vers l'avenir ? Comment faire son profit, en les méditant, des continuités accompagnant les contradictions dans la succession des générations ? Marx avec tant d'autres l'a souligné à une plus vaste échelle : « Les hommes font leur propre histoire mais ils ne la font pas arbitrairement, dans les conditions choisies par eux, mais dans des conditions directement données et héritées du passé. La tradition de toutes les générations mortes pèse très lourd sur le cerveau des vivants » (1851, dans Le 18 Brumaire*). On a dit à juste titre : ce qui fait en principe des nouvelles générations des « géants » en matière de connaissance et de capacités de voir plus loin, c'est qu'ils sont juchés sur les épaules de leurs prédécesseurs.

Faut-il encore, doit-on ajouter, que leurs regards sur l'avenir ne soient pas aveuglés par les préjugés, la désinformation, les passions incontrôlées et les illusions identitaires, sous-tendues et entretenues par les conflits d'intérêt et de pouvoirs égoïstes et trompeurs, qui les empêchent de tirer les leçons salutaires du passé. M'en tenant pour ma part surtout aux évènements militants et évènements collectifs, j'ai laissé volontairement et à regret peu de place aux émotions intimes et évènements personnels qui ont embelli ou attristé ma vie. Des lecteurs auraient peut-être souhaité trouver dans des « Mémoires » davantage l'Homme et pas seulement le militant, sachant que les deux sont indissociables. Qu'ils m'excusent de cette réserve. Un jour peut-être. En attendant, je ne cache pas le bien que m'a procuré l'effort de communiquer de cette façon avec mes compatriotes.

Mon plus grand bonheur serait qu'au-delà de nos options partisanes légitimes et des appréciations diverses sur les évènements, ces évocations contribuent quelque peu à une convergence des esprits et des cœurs favorable aux combats communs qui restent à mener sans fin autour des espérances tenaces de liberté, de justice sociale et de paix largement partagés.

Je vous invite donc sans délai, à replonger dans les lieux, les époques, les mouvements de société et les représentations d'idées des années quarante, vers lesquelles, au milieu des années quatre-vingt-dix, je m'étais efforcé de retourner pour sonder les racines d'un présent tragique. Puissent ces textes, avec l'évocation des temps forts et des défaillances qui s'y sont introduites, nous aider ensemble à redonner vigueur à l'arbre de la Nation, malade et menacé.

*Editions sociales, 1996, page 15

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Tahar 29/10/2014 12:10

Quel beau geste de la part de Sadek Hadjeres envers son peuple.

Abdelatif 27/10/2014 21:13

J'attends avec impatiente que ça débarque dans les librairies, ça sera certainement une valeur ajoutée.
J'espère que la suite des mémoires de Sadek Hadjrès nous livre les secrets de sont rapprochement avec Hocine Ait Ahmed cette dernière décennie, ce rapprochement que j'ai beaucoup apprécier.

Safiya 27/10/2014 13:30

Vos Mémoires, cher Sadek Hadjeres, seront, j'en ai l'intime conviction, autant salutaires que salvatrices.

Mon souci est : le livre serait-il disponible à Paris ?