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Publié par Saoudi Abdelaziz

DR- Buste de Karl Marx au cimetière Highgate de Londre il est enterré  

Par Etienne Balibar*

 

(...) Qu’est-ce qui était propre à Marx, même s’il avait gardé quelque chose de l’idée du partage ou de la communauté, ou l’idée d’égalité ? C’est ce qui a été désigné sous le nom de socialisme. On peut et on doit discuter longuement de la nuance, de la différence de sens, mais il reste que le communisme de Marx, c’est le communisme du mouvement ouvrier qui lutte contre l’anarchie de la production capitaliste, et contre le despotisme du Capital. Il est profondément lié à l’idée de la socialisation des moyens de production, à la mise en commun de leur organisation et à la planification de la production dans la société capitaliste moderne.

Il ne fait pas de doute à mes yeux que certaines des racines de la dégénérescence soviétique se trouvent dans l’adoption de formes politiques centralisées qui ont reproduit à l’intérieur du Parti le monopole du pouvoir qui existait du côté de l’État, au nom de l’efficacité. Si l’État des bourgeois est hautement centralisé, il faut que le parti des révolutionnaires soit, lui aussi, centralisé pour qu’il ait la discipline de l’armée. Lénine l'a écrit. Mais il y avait l’autre aspect de la question du communisme marxiste, qui a combiné l’élément de libération et d’émancipation. La face noire, ou le négatif, c’était évidemment l’idée que la production moderne va vers la socialisation, la centralisation, la planification la plus élevée possible et que le communisme représenterait encore un élément supplémentaire. Or, ce qui s’est passé, c'est que le capitalisme a inventé lui-même ses formes de centralisation, de socialisation, en particulier celles qui dépendent du capitalisme financier. Il a su surmonter d’une certaine façon l’anarchie de la production. Il a trouvé des formes de régulation pour une certaine période au moins, en face desquelles la planification socialiste ou soviétique, au lieu de faire figure d’avancée, a fait figure de régression.

Quelle pourrait être l’idée directrice d’un quatrième communisme ? Un communisme qui ne soit ni celui de la pauvreté, ni celui de l’égalité, ni celui de la société ou de la socialisation, même s’il en conserve quelque chose en essayant d’en maîtriser les incertitudes et les contradictions. Je suis tenté de dire que c’est un communisme de l’individualité ou de l’individualisation. C'est paradoxal au premier abord parce que le nom même de communisme évoque pour beaucoup d’entre nous la résistance à l’individualisme, la résistance à l’atomisation des individus. Il y a des textes célèbres dans lesquels Marx s’en prend avec violence à l’individualisme bourgeois à cause de l’utilisation que le Capital fait d’une certaine notion de la liberté individuelle, négative, liberté de la concurrence. La fameuse phrase de Rosa Luxemburg : « Qu’est ce que c’est que la liberté dans le régime bourgeois ? C’est la liberté du renard libre dans le poulailler libre », où les rapports de force dirigent tout. En ce sens, l’idée de communisme hérite d’une tradition que j’ai indiquée : il a quelque chose d’essentiel à voir avec la solidarité, avec la communauté ou avec le partage et même, pourquoi ne pas le dire, avec la fraternité. C’est une manière de résister à la façon dont la société capitaliste qui nous dresse les uns contre les autres, même lorsque nos conditions de vie sont les mêmes, détruit ou dissout toutes les solidarités et tous les liens communautaires.

Dans les textes de Marx, il y a aussi l’autre idée que le communisme ouvrira une possibilité d’épanouissement de l’individu. Cette question, très abstraite chez Marx, on est obligé de la poser aujourd’hui de façon plus concrète parce qu’il existe une grande contradiction de la société d’aujourd’hui, que la crise dans laquelle nous vivons aggrave de façon dramatique : se manifeste aujourd’hui de façon dramatique la destruction des conditions de l’autonomie et de la liberté individuelle (notamment parmi la jeunesse, à cause du chômage de masse, à cause de la dégradation des institutions d’enseignement, des services publics, des services culturels), alors que les conditions sociales permettant aux individus de se réaliser eux-mêmes, donc de disposer d’une certaine autonomie, se sont développées. Si vous abolissez la possibilité d’une certaine autonomie des jeunes, celle de trouver leur chance dans la société, vous produisez ce que le sociologue Robert Castel appelle de la désafiliation, ou de l’individualité négative. L’individu est alors sommé de se comporter en permanence comme un petit entrepreneur de sa propre vie, négociant ses diplômes ou sa force de travail sur tel ou tel marché, alors qu'en réalité, on l'a privé de toutes les conditions sociales de son indépendance et de sa maîtrise de soi.

C’est sur ce terrain là qu’il faut trouver des alternatives. Elles ne consistent pas purement et simplement dans la défense des institutions qui sont attaquées en ce moment par le néo-libéralisme, même si c’est très important. Il y a du nouveau à inventer sur ce terrain à partir des résistances, des luttes, à partir de l’imagination de ceux qui sont concernés au premier chef. Voilà au fond ce que je voulais suggérer et interpréter pour ma part : la notion de mouvement réel du communisme qui abolit l’état des choses existant. Je ne tiens pas trop à l’idée de "société communiste" : je ne sais pas si elle existera ou n’existera pas. En revanche, je tiens beaucoup aux luttes de la société, aux solidarités qui se créent contre les effets du néo-libéralisme. Il y a un communisme pratique qui recueille quelque chose de ses vieux idéaux : la pauvreté, l’égalité, la socialisation, mais qui essaie de rajouter du nouveau pour aujourd’hui et pour demain.

Extrait de la conférence prononcée dans le cadre du séminaire "Communisme de nouvelle génération", à Montluçon, en 2011.

Texte intégral : http://www.cerisesenligne.fr

 

*Etienne Balibar est l’auteur de Lire le Capital. Parmi ses ouvrages les plus récents : Race, Nation, Classe, (avec Immanuel Wallerstein), La Découverte, 1988 ; La Crainte des masses. Politique et philosophie avant et après Marx, Galilée, 1997 ; Nous, citoyens d’Europe ? Les frontières, l’État, le peuple, La Découverte, 2001 ; La proposition de l'égaliberté, PUF, 2010 ; Citoyen sujet et autres essais d'anthropologie philosophique, PUF, Pratiques théoriques, 2011.

Militant actif en faveur de l'Indépendance de notre pays, Etienne Balibar, pour son premier poste d'enseignant, choisit l'Université d'Alger, où il est assistant de1965 à 1967. Défenseur de la cause palestinienne, Il est membre du comité de parrainage du Tribunal Russel sur la Palestine. Le philosophe est aussi activement engagé en faveur des immigrés clandestins qu'il désigne sous le terme de « prolétaires au sens strict ». 

OPINION. Le socialisme, selon Karl Marx
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