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Publié par Saoudi Abdelaziz

L'hypothèse du chercheur américain Immanuel Wallerstein en raccourci : "Pour les Européens en général, et aujourd’hui la chancelière Angela Merkel en particulier, les Etats-Unis sont devenus un « partenaire » des plus douteux. Tous ont désormais un objectif commun : assurer la survie géopolitique de l’Europe sans le grand frère américain. Ce qui, en toute logique, les conduit à envisager la seule alternative possible, à savoir celle d’une organisation européenne qui intègre la Russie".

 

Par Immanuel Wallerstein, 24 août 2014

Sociologue, chercheur à l’université de Yale 

Le 10 juillet, le gouvernement allemand a demandé au chef de la CIA en poste à Berlin de quitter immédiatement le territoire. Ce type de démarche n’a rien d’inhabituel, même entre des nations prétendument alliées. Ce qui est plus rare, en revanche, c’est le fait de porter l’affaire sur la place publique, à grand renfort de déclarations tonitruantes. Comment expliquer ce que certains n’hésitent pas à qualifier de « fracture sans précédent » dans l’histoire entre les Etats-Unis et la République fédérale d’Allemagne, deux pays qui entretiennent une relation étroite depuis 1945 ?

Dès le lendemain des révélations, deux articles majeurs paraissaient dans la presse, le premier dans le Los Angeles Times, le second dans l’hebdomadaire allemand Der Spiegel. Tous deux se distinguaient par leur pessimisme : les auteurs doutent en effet qu’un tel différend puisse être surmonté à court terme, si tant est qu’il puisse l’être un jour.

L’article du Los Angeles Times, écrit par Jacob Heilbrun, s’intitule « La rupture germano-américaine ». Le terme de « rupture » est sans équivoque, ou presque. Après avoir résumé diverses réactions côté allemand, le journaliste conclut son analyse par un avertissement :

« Si Barack Obama ne met pas un terme à l’espionnage de l’Allemagne, il pourrait bien découvrir qu’il est en train de transformer un allié en adversaire. Dire Auf Wiedersehen à un si vieux partenaire historique aurait un impact sur la sécurité nationale américaine qu’aucune information secrète obtenue par ailleurs ne saurait justifier. »

Si Heilbrun semble avoir peu d’espoir que son point de vue soit pris en compte à Washington, son jugement paraît très mesuré en comparaison de celui développé dans le long article publié en « Une » du Spiegel à la même date. Celui-ci, intitulé « L’Allemagne fera-t-elle le choix de l’Amérique ou de la Russie ? », comporte un intertitre éloquent : « La goutte d’eau qui fait déborder le vase ». La citation que l’on pourra lire dans le paragraphe n’émane pas d’une personnalité de gauche, ni de quelqu’un ayant longtemps préconisé un rapprochement avec Moscou. Elle est empruntée à un conservateur, partisan du libre-échange et d’une alliance à toute épreuve avec les Etats-Unis, qui préside une organisation appelée « Atlantic Bridge ». Manifestement accablé, il déclare : « Si [les dernières allégations d’espionnage] se révèlent véridiques, il est grand temps que cela cesse. » Notons qu’il n’en appelle pas à de nouvelles discussions ou négociations, simplement à l’arrêt immédiat de ces pratiques.

Dernier détail révélateur : l’ambassadeur des Etats-Unis à Berlin ne maîtrise pas l’allemand, tandis que celui de la Russie le parle si couramment que l’on remarque à peine son accent. De même, alors que l’accès au bureau du premier est limité par un niveau de sécurité encore plus élevé que celui du bureau ovale de la Maison Blanche, son homologue reçoit ses visiteurs de manière étonnamment informelle.

Cette fracture sans précédent intervient-elle cependant de manière aussi soudaine et inattendue qu’on veut bien le dire ? En ce moment, tous les journaux de grande ou de petite diffusion – en Allemagne, aux Etats-Unis, en France, au Royaume-Uni et ailleurs – couvrent l’événement, en analysent les causes et plaident en faveur d’une solution. Et surtout, la plupart d’entre eux cherchent sur qui jeter l’opprobre. Les principaux suspects sont la National Security Agency (NSA) et le président Obama. Mais les décisions inopportunes de ces derniers suffisent-elles à tout expliquer ? Autrement dit, aurait-il pu en être autrement ? Peut-être, dans une certaine mesure, car il ne fait aucun doute que le gouvernement américain a fait preuve de stupidité et de maladresse. Reste qu’il s’agit là d’une question structurelle qui ne se limite pas aux erreurs ponctuelles et à l’imbécilité des dirigeants au pouvoir.

Le nœud du problème réside en effet dans le déclin géopolitique des Etats-Unis, amorcé depuis déjà un certain temps – une réalité qui incommode le pays. Refusant d’accepter cette nouvelle donne, Washington ne sait comment y faire face, c’est-à-dire ne sait comment agir pour limiter son affaiblissement. Les Etats-Unis tentent donc vainement de rétablir leur « leadership » (c’est-à-dire leur hégémonie) dans le système-monde. Une telle attitude fait d’eux un acteur particulièrement dangereux. Un nombre non négligeable d’opérateurs politiques et d’influence américains prône en effet une « action » radicale, quelle que soit la forme qu’elle puisse prendre. Et le résultat des prochaines élections [1] pourrait dépendre dans une large mesure de la stratégie des responsables politiques dans ce domaine.

Les Européens en général, et aujourd’hui la chancelière Angela Merkel en particulier, prennent peu à peu conscience de tout cela. Les Etats-Unis sont devenus pour eux un « partenaire » des plus douteux. En conséquence, même ceux qui, en Allemagne et ailleurs sur le Vieux Continent, regrettent l’étreinte familière du « monde libre » doivent se résoudre à rejoindre le camp de ceux qui ne partagent pas la même nostalgie. Car tous ont désormais un objectif commun : assurer la survie géopolitique de l’Europe sans le grand frère américain. Ce qui, en toute logique, les conduit à envisager la seule alternative possible, à savoir celle d’une organisation européenne qui intègre la Russie.

Si les Allemands et les Européens en général s’engagent inexorablement sur cette voie, ce n’est pas sans un certain nombre d’hésitations. Certes, ils ne font plus confiance à Washington, mais peuvent-ils pour autant s’en remettre à Moscou ? Et surtout, est-il possible de parvenir à un accord suffisamment profitable aux Russes pour que ces derniers jugent indispensable de le respecter ? Il y a fort à parier qu’à ce jour, ce sont ces questions qui alimentent les discussions au sein du gouvernement allemand, et non la manière de résorber la fracture profonde avec les Etats-Unis.

 Traduction : Frédérique Rey
 

Édition : Mémoire des luttes

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