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Publié par Saoudi Abdelaziz

Matthias LEHMANN/Le Monde

L’Occident est-il en déclin ? titre le journal Le Monde qui publie une interview de Régis Debray* réalisée par Nicolas Truong. Ce dernier écrit dans sa présentation de l'entretien intitulé Régis Debray* : un portrait critique de l'Occident : "Le basculement du monde et l’essor des pays dits « émergents » semblent avoir relégué l’Occident dans une crise sans fin et sonné le glas de sa prééminence. Entre son aveuglant complexe de supériorité et sa capacité d’être l’école des cadres de la planète, sa mélancolie de la grandeur perdue et sa cohésion sans précédent, l’Occident est-il sorti de l’Histoire ? Car l’heure est au chant du départ. L’époque est au glas, davantage qu’à la gloire. Essayistes et éditorialistes ne cessent de disserter sur la perte d’aura et la mise à mal de la civilisation occidentale. Dans Le Déclin. La crise de l’Union européenne et la chute de la République romaine (éd. du Toucan, 384 p., 20 euros), l’historien David Engels fait même un parallèle saisissant entre la chute du monde romain et la crise du Vieux Continent".

 

De la cohésion à l’arrogance, les forces et faiblesses du monde de l’Ouest

Régis Debray - Conférence Université de Bourgogne - JPG - 28 ko

 

Propos recueillis par Nicolas Truong, 17 juillet 2014

EXTRAITS

 

De quoi parle-t-on lorsque nous parlons d’Occident ?

Régis Debray. L’Occident, c’est à la fois une zone, une organisation et un projet. La zone correspond à l’espace euro-atlantique, ce « premier monde » jadis nommé par opposition au « second monde », le bloc communiste, et au tiers-monde. C’est l’aire chrétienne moins le monde orthodoxe. L’Occident, c’est en deuxième lieu, une organisation politico-militaire, offensive et expansive, l’OTAN, « l’instrument de l’hégémonie américaine », comme disait de Gaulle. Malgré son nom, elle n’est plus liée à l’Atlantique Nord, puisqu’elle opère en Afrique comme en Asie centrale, dans ce qu’on appelait le hors-zone. L’Occident, c’est enfin un projet, la volonté de moderniser la planète selon l’acception qu’il donne de la modernité, à savoir un mélange de marché libre, d’hyper-individualisme – l’individu roi, sans tradition ni appartenance, ces boulets aux pieds du consommateur – et de la bonne gouvernance, qui serait l’art de gouverner sans faire de politique, et donc de gérer les pays comme des entreprises.

Ce n’est pas un complot mais une utopie, une folie, qui sous-tend l’occidentalisme de nos gouvernants et de nos communicants, si on peut encore les distinguer.

A quel moment la référence à l’Occident est-elle redevenue centrale ?

Autour de l’an 2000, nous avons assisté à une renaissance du mot Occident, qui avait disparu après la guerre. Avant, on parlait de l’Europe et du concert des nations. Et puis la submersion démographique, la désindustrialisation, la pollution de l’environnement, la perte de foi dans le modèle de croissance ont sonné l’heure de la mélancolie d’une grandeur perdue.

Pourquoi cette obsession ?

L’Europe ayant renoncé à définir une personnalité propre et à se fixer des frontières, tant idéales que spatiales, elle a dû trouver un moyen de se représenter et de se présenter aux autres. N’être qu’un grand marché, ce n’est pas très glorieux. Par contre, l’Occident, cela en impose, ça a fait de l’usage. Par ailleurs, la France républicaine ayant renoncé à son système de valeurs et à son autonomie diplomatique, elle a réintégré les commandements de l’OTAN, décision anecdotique mais symbolique du président gallo-ricain Sarkozy, entérinée par son sosie Hollande. Et nous voilà de retour dans « la famille occidentale ». La double mort historique de Jaurès et de De Gaulle a donné à cette abdication le sens d’un retour à la normale.

Quels sont les points forts de l’Occident ?

Premièrement, une cohésion sans précédent sous l’égide de Washington, accepté en définitif par tous. Dans un monde multipolaire, l’Occident est le seul ensemble unipolaire. Jamais un Chinois ne se laisserait représenter par un Indien, et vice versa. Jamais un Brésilien par l’Argentine, ou un Nigérien par l’Afrique du Sud. L’Occident n’a qu’un numéro de téléphone en cas de crise, la Maison Blanche.

Deuxièmement, le monopole de l’universel : l’Occident est la seule fraction du monde capable de représenter ses intérêts particuliers comme ceux de l’humanité en général. L’expression la plus élevée de la conscience universelle, l’ONU, se situe à New York, au cœur de l’hyper-puissance, la seule qui dispose de bases militaires sur les cinq continents. Preuve que le droit est là où se tient la force. Personnellement, j’aurais préféré que l’ONU ait pour siège Jérusalem, ville sainte, frontière de l’Orient et de l’Occident, où 180 pays auraient à cœur la sécurité de leur personnel.

Troisièmement, l’Occident c’est aussi l’école des cadres de la planète. L’Amérique n’a pas d’émigrants, mais 42 millions d’immigrés. Elle a des fils adoptifs partout. Y compris les fils des dirigeants chinois qui viennent se former dans ses business et universités. L’Amérique est « multidiasporique », ce qui est un cas unique.

Quatrièmement, le formatage des sensibilités humaines, ce qu’on appelle aussi le soft power, qui est une façon d’imprimer l’imaginaire du monde entier.

Quels sont les points faibles de l’Occident ?

Tout d’abord l’hybris, la folie des grandeurs. Une ignorance condescendante du monde extérieur : The West and the Rest, dit-on outre-Atlantique. L’Occident a mis huit ans à comprendre que ses troupes étaient des occupants en Afghanistan. La perte du sacré et le déni du sacrifice ensuite : le 26 août 1914, 26 000 soldats français ont été tués et le président Poincaré n’est pas sorti de son bureau. C’était normal. Aujourd’hui, un soldat est tué au Mali et c’est un drame. Notre relation à la mort a fondamentalement changé, d’où la recherche de la guerre zéro mort ou du drone de guerre. Le sacré est ce qui commande le sacrifice et interdit le sacrilège. Il n’y a pas d’Européens prêts à mourir pour l’Europe. L’Orient a gardé le sens du sacré, donc du sacrifice, et c’est son point fort.

Aujourd’hui, les ennemis de l’Occident semblent clairement identifiés, c’est l’islamisme radical et le djihadisme. Nouveau choc des civilisations ?

L’Occident a un projet universel depuis qu’il est devenu chrétien. Saint Paul a dit : « Allez enseigner à toutes les nations. » Après lui est venue une autre religion également universelle avec un Dieu unique : Allah. La première a les moyens de sa fin, la seconde ne les a pas. Le djihad global est un fantasme. Ce que le taliban afghan cherche, c’est simplement qu’on n’envahisse pas sa vallée, il ne veut pas convertir le monde entier. On a fait de l’islam un mot-valise où on met les assassins et les assassinés ensemble. La division entre chiites et sunnites, qui évoque celle des protestants et des catholiques au XVIe siècle, n’a plus de répondant chez nous au XXIe. Aucune capitale sunnite ou chiite n’a fait sienne la théorie du djihad global. Il y a une « internationale occidentale », il n’y a pas d’« internationale islamique ».

Depuis Thomas d’Aquin, les Occidentaux n’ont cessé de théoriser un interventionnisme militaire ou humanitaire. N’y a-t-il pas de guerre juste ?

Tout pays qui commence une guerre la déclare juste. Suivons Jaurès sur ce point : une guerre juste est une guerre de défense nationale. Quand un peuple occupé ou agressé par un tiers entre en résistance. Mais aller occuper un pays aux antipodes qui ne vous a pas déclaré la guerre, c’est du colonialisme, lequel a toujours eu une couverture humanitaire.

Sommes-nous en train d’assister à une tribalisation du monde plutôt qu’à un choc des civilisations ?

On s’est longtemps imaginé en effet qu’on allait sortir du monde des Etats- nations par le haut, par des organisations mondiales, et on découvre qu’on en sort par le bas, c’est-à-dire par la tribu. On voit aujourd’hui resurgir des formations archaïques, à fondement ethnique ou religieux. Ce serait le moment ou jamais de remettre en selle de bonnes vieilles idées nées en Occident telles que la citoyenneté, communauté fondée sur une même loi pour tous et non sur l’origine des uns ou des autres, ou encore la laïcité, notion difficilement exportable mais essentielle à la survie. On n’en prend pas le chemin quand on voit par exemple le sionisme laïque des fondateurs se transformer en nationalisme religieux. Même chose en Palestine où ce n’est plus la lutte politique du Fatah qui prime, mais les islamistes du Hamas.

L’Inde de même redevient hindouiste comme d’autres redeviennent bouddhistes, là où les bonzes prennent les armes. La France, si elle avait encore un peu d’indépendance d’esprit, aurait pu rappeler l’Occident et ses partisans à ses principes culturels fondateurs, au lieu de plonger la tête dans le sable, notamment au Proche et au Moyen-Orient.

L’Occident n’est donc plus en proie au « désenchantement du monde » ?

L’inventeur de l’expression, le sociologue Max Weber, avait parié sur une rationalisation des sociétés, qui renverrait dans le passé les religions et les croyances. C’est vrai que le désenchantement de la Belgique ou de la France est incontestable. Mais l’Europe de l’Ouest est désormais à la marge et non au centre du devenir humain. Il faut se faire à l’idée que la modernisation est régressive et la mondialisation une balkanisation. Plus le monde s’uniformise par la technique et par l’économie, plus il a besoin de retrouver des identités perdues. C’est ce qu’on appelle l’« effet jogging » en médiologie : on disait qu’à force d’aller dans des automobiles les gens allaient devenir des hommes-troncs. Mais depuis que les citadins ne marchent plus, ils courent, ils joggent. Le siècle des Lumières n’a pas supprimé notre part nocturne et romantique, il l’a refoulée, et le refoulé fait retour dès qu’un adulte ou une culture entrent en crise. Poursuivre le travail des Lumières, me semble-t-il, cela consiste aujourd’hui à rendre raison de l’irrationnel, et non à le glisser sous le tapis comme une chose impensable.

Source: Le Monde.fr

*Né en 1940 à Paris, Régis Debray est directeur de la revue « Médium », consacrée aux interactions entre les techniques et les cultures. Membre de l'académie Goncourt, il est, depuis 2005, président d'honneur de l'Institut européen en sciences des religions. Formé à l’Ecole normale supérieure, inspiré par l’injonction marxienne (« Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde, il s’agit de le transformer ») et fatigué par le nombrilisme de l’intelligentsia parisienne, Régis Debray devient un militant révolutionnaire et rejoint le combat de Fidel Castro et de Che Guevara. Théoricien du « foquisme », c’est-à-dire du foyer guérillero prôné par le guévarisme, il se rend notamment en Bolivie où il sera enfermé pendant quatre ans, dans la prison de Camiri, de 1967 à 1971. Conseiller de François Mitterrand de 1981 à 1988, il est l’inventeur de la « médiologie » (mot qui vient du latin medium, le véhicule, et du grec logos, la raison ou le discours), discipline qui s’intéresse aux effets produits par l’innovation technique dans l’espace public. Membre de l’académie Goncourt, il a récemment publié un ouvrage tissé d’une correspondance avec le philosophe chinois Zhao Tingyang, Du ciel à la terre, la Chine et l’Occident (Les Arènes). En octobre, il fera paraître aux éditions Grasset, avec le journaliste Renaud Girard, Que reste-il de l’Occident ?.

Nicolas Truong

 

Matthias LEHMANN/Le Monde

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