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Publié par Saoudi Abdelaziz

"Parmi les études importantes de Zahrane, on note Le progressisme en tant que professionIl y considère  que l’Etat nassérien a contribué à gâcher systématiquement les dirigeants de la gauche en privilégiant le recrutement du modèle du « progressiste professionnel ». 

 

Par Sayed Mahmoud, 11 juin 2014, El-Ahram-hebdo

 

Saad Zahrane vient de s'éteindre. C'était l'une des dernières figures de la gauche des années 1930. Ecrivain et traducteur, sa critique du système nassérien et de la gauche, qu'il voulait à tout prix renouveler, était puissante.

 

Ce qui distingue Saad Zahrane, né en 1926, de sa génération de la gauche égyptienne est qu’il a formé par sa production culturelle une école indépendante qui diffère du marxisme classique. Celui-ci, il l’avait toujours appelé le marxisme fondamentaliste, insinuant par là le danger de sacraliser la production textuelle au point de l’amener à des esprits bornés et bloqués. Avec la mort de Saad Zahrane, s’éteint la génération des années 1940, l’âge d’or de la gauche égyptienne, dont l’influence se fait largement sentir dans les générations ultérieures.

Tout a commencé avec le soulèvement estudiantin de 1946, lorsque Zahrane brille en tant que chef du haut comité national des étudiants et des ouvriers, celui qui a guidé le mouvement estudiantin avant le déclenchement de la Révolution de 1952. Il était parmi les premiers communistes qui ont dirigé la rébellion contre le corps du mouvement communiste connu en arabe sous le nom de HADETO (mouvement démocrate pour la libération nationale). Il a formé avec ses camarades rebelles le « front révolutionnaire » en 1949, qui n’a pas tardé à annoncer le parti communiste égyptien « Al-Raya », invitant à ses côtés les théoriciens de la gauche égyptienne de cette époque comme Chouhdi Attiya, Anouar Abdel-Malek, Fouad Morsi et Moustapha Tiba... ceux-ci ont fondé plus tard une revue hebdomadaire intitulée Rayat Al-Chaab (le signe du peuple). L’organisation a continué jusqu’en 1958, lorsque les forces de sécurité ont réussi à emprisonner tous ses cadres. Elle était pourtant l’une des écoles importantes de production de technocrates marxistes, ceux qui se sont épanouis sous le régime de Nasser.

Zahrane, quant à lui, avait une attitude critique vis-à-vis du « nassérisme », à tel point qu’il qualifiait la Révolution de 1952 de nakba (défaite). Il est resté solide dans sa critique, même lorsqu’il a été détenu avec les figures du communisme en 1959. Il a alors écrit sa première contribution théorique qui a montré ses capacités idéologiques, Les Principes libéraux de la Révolution de Orabi, publiée dans la revue Al-Mégalla. Il s’agit d’un texte qui achève celui de Chouhdi Attiya, L’Evolution du mouvement national égyptien, formulant l’idée de retourner aux origines, dans le but d’une relecture du présent, et de faire face à tout ce qu’il appelait Le Socialisme du type nassérien, à savoir des échos modestes et superficiels des écrits de Staline. Dans cette étude, Zahrane posait tôt la question de la valeur de la démocratie et de son importance sociale plutôt que politique.

Une fois libéré des geôles de Nasser, Zahrane est chargé de sortir la nouvelle revue Al-Taliaa (l’avant-garde) lancée par le groupe de presse Al-Ahram, dans le but de recruter tous ceux ayant des points de vue progressistes dans le corps nassérien. C’était l’époque de la direction de Mohamad Hassanein Heykal. Et les problèmes ont éclaté dès que Zahrane avait édité un dossier turbulent sur la jeunesse de 1968, dans lequel il a montré son attachement au renouvellement du discours de la gauche. Les problèmes se sont aggravés en Egypte avec ses points de vue critiques vis-à-vis du système nassérien, ce qui a poussé son ami, Lakhdar Ibrahimi, ambassadeur d’Algérie au Caire à l’époque, à lui trouver un poste à Alger comme professeur de sciences politiques dans une université.

Pendant cette période, Saad Zahrane a écrit Al-Awerdi, mémoires d’un prisonnier, qui n’a vu le jour que 40 ans plus tard, lorsqu’il a été édité en 2004 par le Centre culturel arabe de Beyrouth. Dans ce même exil algérien, il a écrit également Des Origines de la politique égyptienne dans lequel il observe la nature du conflit en Egypte qu’il appelle le trio du pouvoir (le palais, les féodaux et l’empire qui gère la région). Il y souligne que le peuple n’entre pas dans le conflit en tant que tel, mais est toujours utilisé par les trois forces dans le cadre d’équilibres restés stables au long de l’Histoire. Il remarque que cet équilibre a été bouleversé avec la naissance de la classe moyenne dans les années 1930, qui a tenté d’ajouter une 4e force au trio. C’est pourquoi il a toujours considéré que l’Egypte n’avait pas connu de crise mettant en dichotomie la bourgeoisie face au prolétariat, selon la formule marxiste classique.

Parmi les études importantes de Zahrane, l’on note Le Progressisme en tant que profession dans lequel il fait l’autocritique de son itinéraire et de celui de la gauche égyptienne, dénonçant le regard porté au travail politique en tant qu’intérêt économique, loin des valeurs éthiques et spirituelles. Il y considère de même que l’Etat nassérien a contribué à gâcher systématiquement les dirigeants de la gauche en privilégiant le recrutement du modèle du « progressiste professionnel ». Pour lui, cet Etat avait le tort de généraliser la nationalisation du conflit de classes et de vouloir imposer son modèle sur le monde arabe. Cette vision critique de Zahrane a gagné quelques figures intellectuelles de l’époque qui se distanciaient du régime nassérien. Ainsi, il considérait Tewfiq Al-Hakim et Naguib Mahfouz, avec leur critique timide du régime, comme appartenant à une vague qu’il appelait celle du « désespoir réservé ». Il avait aussi, très tôt dans cette étude, souligné les dangers des pays du pétrodollar et leur usage de la religion, afin d’abattre le nassérisme.

Ce penchant pour les valeurs humanistes s’est révélé de plus dans ses traductions. Il a traduit en arabe Les Raisins de la colère de Steinbeck (réédité en 2009 par Al-Shorouk), ce chef-d’oeuvre, qui a reçu le prix Pulitzer en 1949, relate l’histoire de la classe ouvrière à travers des catégories de marginaux de Californie dans la crise économique des années 1930. Il a également traduit Le Dégel du Russe Ilia Ehrenbourg, qui reflète d’une manière littéraire les défauts de l’époque stalinienne et la dénonce témérairement .

 

 

 

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