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Publié par Saoudi Abdelaziz

En 2005, lors de sa campagne présidentielle, Moubarak expliquait la grogne sociale par le fait que "les Egyptiens ont de grandes aspirations". La Banque mondiale va dans le même sens, dans une étude qu'elle vient de publier. Le livre conclut que la révolution du 25 janvier n’a eu lieu qu’en raison d’une "impression d’inégalité sociale". L’ouvrage soutient que les inégalités sociales ont reculé en Egypte sous Moubarak, mais que les Egyptiens pensaient qu’ils "méritaient d’être plus riches". Le célèbre économiste Thomas Piketty indique pourquoi ces chiffres sur les inégalités en Egypte — et plus généralement au Moyen-Orient— sont trompeurs.

 

 

Piketty et les inégalités en Egypte

 

Par Salma Hussein, 28 mai 2014.

 

Les inégalités sociales et celles ayant trait aux revenus en Egypte sont-elles un fait réel ou juste une impression? Un ouvrage qui vient d’être publié par la Banque Mondiale (BM) et intitulé A l’intérieur des inégalités en Egypte soulève un vif débat.

La couverture de l’ouvrage montre les grands immeubles au bord du Nil face à un petit bateau de pêcheur. Le bateau est vide. Il ne montre pas la vie de ces milliers de personnes qui, privées de leur droit à un logement adéquat, sont obligés de vivre à 4 ou 5 personnes dans ce bateau de 3 ou 4 mètres carrés, sans toit, ni accès à l’eau potable ou installations sanitaires. A l’autre extrémité de la couverture, il y a les grands immeubles du quartier de Maadi où logeaient les riches des années 1970, et qui sont devenus, pendant les 40 ans qui ont suivi, un domicile pour la classe moyenne. Ces immeubles ne sont plus le symbole des ultra-riches du XXIe siècle, qui vivent aujourd’hui dans des villas et des châteaux hors du Caire.

 

Cette agréable photo de couverture échoue— tout comme le livre d’ailleurs— à capter les inégalités qui sévissent aujourd’hui en Egypte. Les chiffres analysés par la BM en Egypte font preuve d’un recul des inégalités au cours de la dernière décennie. Une conclusion qui, paradoxalement, est en contradiction avec ce qui se passe durant les phases de grande croissance dans le monde, mais aussi avec le quotidien des Egyptiens, comme le note Paulo Verme, le spécialiste de la pauvreté dans la région MENA au sein de la BM.

Le livre conclut que la révolution du 25 janvier n’a eu lieu qu’en raison d’une « impression d’inégalité sociale ». L’ouvrage soutient que les inégalités sociales ont reculé en Egypte lors des dernières années sous Moubarak, mais que les Egyptiens pensaient qu’ils « méritaient d’être plus riches », selon Paulo Verme, le leader de l’équipe des auteurs de cet ouvrage.

C’est d’ailleurs le même argument avancé par Moubarak en 2005 lors de sa campagne présidentielle, expliquant la grogne sociale par le fait que « les Egyptiens ont de grandes aspirations ». Moubarak voulait donner l’image d’un père qui veut acheter une paire de chaussures à son fils. « Je comprends ce genre d’aspirations », disait-il dans le temps, tournant le dos aux inégalités croissantes, l'une des principales raisons de son éviction quelques années plus tard. Pourquoi alors la BM, armée d’un arsenal de chiffres et de données sur le sujet, soutient-elle cet argument erroné ?

 

Les inégalités en hausse, les indicateurs en baisse ?

L’économiste Thomas Piketty, dans une note publiée par le Forum des recherches économiques, essaie d’expliquer pourquoi les inégalités en Egypte sont en hausse malgré les indicateurs de la BM. Il indique pourquoi ces chiffres sur les inégalités en Egypte — et plus généralement au Moyen-Orient— sont trompeurs. Tout d’abord, les sources des données sont insuffisantes pour tirer des conclusions fiables dans un pays comme l’Egypte (ou d’autres pays de la région MENA), ou pour établir des comparaisons précises avec d’autres pays émergents ou développés. « Ce genre d’informations est absent dans la région », lance Piketty.

En fait, la recherche de la BM est basée sur des sondages qui se rapportent aux revenus, aux dépenses et à la consommation effectués par l’organe officiel de statistiques, CAPMAS. Celui-ci a refusé d’offrir toutes les données dont il dispose sur les années 2000 et 2009, comme l’avoue le leader de l’équipe de recherches. Mais aussi, comme le note Piketty, les revenus déclarés par les Egyptiens les plus riches sont sous-estimés et constituent un outil imprécis pour mesurer les inégalités.

L’œuvre de l’économiste français, devenu best-seller aux Etats-Unis, Les inégalités au XXIe siècle, donne une meilleure description de l’évolution des richesses dans les pays développés et certains pays émergents. Et ce, en se fondant sur des données relatives aux fortunes, aux impôts sur la fortune et non pas aux revenus. Il a de plus créé un site sur Internet, avec un groupe de chercheurs, une sorte de base de données universelle sur les personnes les plus riches du monde : The World Top Incomes Database. « L’Egypte ne dispose ni de bases de données sur les fortunes, ni sur les recettes fiscales sur les avoirs et la fortune », regrette Piketty. Sa conclusion la plus pertinente est la suivante: Les revenus des Egyptiens les plus riches sont sous-estimés, si l’on se réfère aux données fournies par l’Egypte. Par exemple, quelqu’un qui gagne un milliard de L.E. par an n’a pas à offrir, lors d’un sondage, une liste de ses avoirs. Le chiffre du CAPMAS est basé sur sa consommation et ses dépenses. Or, celles-ci ne reflètent pas nécessairement le volume de sa fortune.

Magued Osman est le fondateur du Centre Bassira pour les sondages d’opinions et créateur d’un indice officiel sur la justice sociale en 2010 qui n’est plus publié depuis la révolution. Participant à un colloque sur le livre de Piketty, le 23 mai, il approuve l’argument de ce dernier sur le manque de données fiables et donne une seconde interprétation. Selon lui, l’employé du CAPMAS qui, dans les années 1980, devait remplir un questionnaire, avait accès aux riches. « Ceux-ci habitaient dans les immeubles luxueux des grandes villes. Aujourd’hui, ils sont enfermés dans des complexes résidentiels hors du Caire, gardés par des agents de sécurité qui ne lui permettront pas de franchir les portails d’entrée. Ceux-ci sont complètement absents du recensement », fait-il remarquer.

Osman se demande où étaient les 20-30 familles les plus riches d’Egypte il y a 30 ans? « Elles roulaient dans des voitures ordinaires et portaient des vestes fabriquées en Egypte, comme tous les autres Egyptiens », précise-t-il.

De plus, Osman remarque qu’à l’autre extrémité, les trop pauvres sont également absents. « Les fonctionnaires chargés du recensement ne peuvent pas non plus accéder aux bidonvilles les plus démunis, car ce sont des régions dangereusement peu sûres », confirme-t-il. Ainsi, « les 50% qui vivent sans installations sanitaires ne figurent pas tous dans nos comptes » (...)

Reconnaissant les défauts de la base de données, Piketty a eu recours à des jeux de statistiques. Il a ainsi calculé les inégalités en Egypte et au Moyen-Orient (réparti en 4 blocs : l’Egypte forme le premier bloc, le deuxième est représenté par l’Iran, l’Iraq, la Syrie, la Jordanie, le Liban et le Yémen forment le troisième bloc, alors que les pays pétroliers du Golfe constituent le dernier bloc) pour aboutir à 21 scénarios d’inégalités, tous plus élevés que celui adopté par la BM. Ainsi, selon son modèle de calcul, la tranche des 10 % de la population la plus riche au Moyen-Orient s’accapare 55 % des revenus (contre 48% aux Etats-Unis, 36% en Europe occidentale et 55% en Afrique du Sud). Selon le scénario de grande inégalité, les 10 % les plus riches bénéficient de 60 % des richesses de la région. Et en plus, 1% de la population s’empare du quart des richesses (contre 20 % aux Etats-Unis, 11% en Europe et 17 % en Afrique du Sud).

Source: hebdo.ahram.org

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