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Publié par Saoudi Abdelaziz

 Belkacem Mostefaoui, professeur à l'Ecole supérieure de journalisme d'Alger. Photo DR.

"La puissance publique se défausse de la responsabilité de réguler. L’anomie règne en maîtresse. Et, comme pour la presse écrite, on entrevoit mal les professionnels des nouvelles chaînes, dirigeants et journalistes, autoréguler leurs activités. À l’instar des opérateurs du marché informel des biens de consommation, les boss de ces télés disposent de coudées franches à la condition essentielle de respecter une feuille de route : limiter les critiques de fond contre le système et ses figures de proue et… faire distraire de tout, surtout des enjeux politiques".

 

“Une majorité d’entreprises de presse baigne dans un marécage de non-droit”

 

Propos recueilli par Karim Kebir, 4 mai 2014

 

Professeur à l’École supérieure de journalisme d’Alger, Belkacem Mostefaoui est un grand spécialiste des médias. Il est l’auteur de plusieurs publications. Son dernier ouvrage publié : Médias et liberté d’expression en Algérie. Repères d’évolution et éléments d’analyse critique.

Comment appréciez-vous le paysage médiatique national et, de façon générale, l’état de la liberté de la presse en Algérie ?
Belkacem Mostefaoui : L’état général des médias algériens est un indicateur de ce que la société algérienne a été mise en situation de devenir cinquante-deux années après son Indépendance : des acquis, probablement, mais une mise en retardement préjudiciable à l’évolution dynamique de la société dans ses chemins vers les libertés. La façade de démultiplication d’entreprises potentielles de connexion, endogènes et exogènes, notamment ces dernières années, offre dans les réalités une poudre aux yeux quand on l’examine à l’aune des principes universels de pluralité, de sources d’information assurant le droit à l’information. Des barrières, qu’on n’aurait pu imaginer au lendemain du 5 Juillet 1962, ont été inexorablement dressées sur ces chemins-là, afin que l’Algérie soit empêchée de conjuguer indépendance nationale avec reconquête de ses libertés démocratiques, dont celle de liberté de communication via les médias. Ce détournement a été opéré méthodiquement par les pouvoirs publics. D’abord, dans la logomachie brutale du FLN monopolisateur du sens à donner à “la reconquête de l’Indépendance nationale”, durant les décennies 1960 à 1980. La question demeurera de sens de savoir comment les premières décennies de l’Indépendance ont fait comme momifier dans une chape de plomb l’implacable “politique de l’information” de État/FLN. Sa hiérarchie de gardiens du temple et miliciens a comme “désactivé” la fabuleuse énergie d’algérianité libérée à l’Indépendance, porteuse de possible pluralité, a dû faire avec des médias nationaux si fermés à la société, voire contre elle.
Et, depuis une quinzaine d’années, les nouvelles oligarchies conquérantes du premier cinquantenaire de l’Indépendance nationale ont mis sous coupe réglée l’Algérie, désormais ouverte à la communication mondialisée et sous la férule du capitalisme régénéré.

La nouvelle loi sur l’information a été critiquée par les professionnels et les spécialistes. Selon vous, doit-elle être changée ?
Notons d’abord que la loi organique sur l’information de janvier 2012 a été promulguée une douzaine d’années après celle d’avril 1990. Fondamentalement, elle n’apporte rien de nouveau dans le sens de l’avancée vers la liberté de communication. Le retard même accusé par son avènement réduit son potentiel d’aiguillon de liberté de communication. Dans une nation sous gouvernance démocratique, la loi démultiplie les champs des possibles tendant à satisfaire et développer les libertés individuelles et collectives. L’État et les représentants de la nation sont mis en devoir d’être à l’écoute des pulsions de la société : de fait, l’élaboration des textes législatifs et réglementaires est soumise à cet agenda et au respect de protocoles d’accord gouvernants/gouvernés. La situation algérienne est loin de cette logique. Le retard accusé en l’occurrence et la distorsion entre les demandes de la société pour le changement et ce que les textes offrent conviennent par contre à l’agenda des décideurs : notons la pesanteur durant la campagne présidentielle sur le leitmotiv de stabilité, en fait le statu quo…
La teneur actuelle de l’État au gouvernement du pays n’est pas compatible avec une loi garantissant la liberté de communication.

De nouvelles chaînes de télé privées ont vu le jour et leur travail est dénoncé par certains. Est-ce un problème de professionnalisme ou d’absence d’autorité de régulation ?
Justement, cela illustre parfaitement la situation dans laquelle jouent les pouvoirs publics. D’une part, offrir en vitrine de “démocratisation” de nouvelles lois censées adapter aux standards universels : loi organique de 2012 et loi sur l’audiovisuel de mars 2014 et, de l’autre, des tours de passe-passe rendant illusoires ces textes. Deux mois après la promulgation de la première loi, ont été accréditées (par fait de principe et comme tombées du ciel) ces télés privées et légitimées les législatives de mai 2012. Deux années après, l’accréditation d’une quinzaine de chaînes a été relancée. Ce 3 mai 2014, après le scrutin présidentiel du 17 avril, on peut faire le constat de l’excellente opération de communication qu’elles ont menée : non seulement pour le 4e mandat de M. Bouteflika mais, plus gravement, pour la légitimation même de cette farce électorale. Leurs flux de mots et d’images, par leur nouveauté, sont venus comme épauler le travail de propagande du système ENTV trop marqué dans l’opinion. On peut émettre l’hypothèse, quand on examine les premiers éléments des conditions de naissance, les ressources de mise en œuvre, le mode d’existence de ces entreprises éditrices de télévision, qu’elles sont dans une logique de renouvellement de la pléthore de “quotidiens nationaux d’information”. Une immense majorité de ces entreprises de presse (environ 130) baigne dans un marécage de non-droit : quel financement ? Quels rapports de contractualisation des journalistes, etc. ? La puissance publique se défausse de la responsabilité de réguler. L’anomie règne en maîtresse. Et, comme pour la presse écrite, on entrevoit mal les professionnels des nouvelles chaînes, dirigeants et journalistes, autoréguler leurs activités. À l’instar des opérateurs du marché informel des biens de consommation, les boss de ces télés disposent de coudées franches à la condition essentielle de respecter une feuille de route : limiter les critiques de fond contre le système et ses figures de proue et… faire distraire de tout, surtout des enjeux politiques. Voyez, écoutez leurs torrents de discours populistes.

Quel avenir pour la presse papier face à l’émergence des journaux électroniques ?
À la différence de diverses voix annonçant dans le sillage fulgurant d’Internet, un peu trop vite, la disparition de la presse papier, voire des autres médias traditionnels, j’estime que la presse papier de qualité a encore de l’avenir devant elle. La tendance dans le monde, pour les meilleurs journaux, est tout en sauvegardant le lectorat papier d’avoir aussi des activités numériques via Internet. Les deux segments confortent la marque, les annonceurs s’intéressant aux deux.
Pour les auditoires algériens, les médias Web, dont les journaux en ligne balancés de l’extérieur du pays, constituent des sources complémentaires d’information. Dans l’immédiat, ces sources ne marquent pas vraiment une révolution, si l’on met de côté les réseaux sociaux plus propices à la communication sociale.

Source : Liberté.com

"Coudée franches" aux patrons de presse algériens
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