Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Publié par Saoudi Abdelaziz

"La droite locale a su caresser dans le sens du poil les jeunes Arabes et Noirs qui ont la rage, parce qu’elle est plus intelligente, plus sournoise, et moins laïcarde (...). La droite de De Paoli et Lagarde a ainsi entendu ce besoin de visibilité : il y aura deux femmes voilées dans la liste des 43 candidats aux municipales et parmi elles Kahina Airouche sera notre maire ajointe, la première femme maire adjointe voilée de France ! Il fallait le faire, la droite l’a fait ! Zéro femme voilée du côté du PC".

 

Bobigny 2014 : quand les Arabes et les Noirs font campagne pour la droite blanche.

 

Par Aya Ramadan*, 2 avril 2014 

 

« Pour ma part, je crois que les peuples noirs sont riches d’énergie, de passion qu’il ne leur manque ni vigueur, ni imagination mais que ces forces ne peuvent que s’étioler dans des organisations qui ne leur sont pas propres, faites pour eux, faites par eux et adaptées à des fins qu’eux seuls peuvent déterminer »[1]. Aimé Césaire

 

« Rendez-nous Bobigny », voilà le slogan ô combien symbolique de la liste de droite menée par Stéphane De Paoli pendant ces élections municipales 2014 à Bobigny et soutenu par le député-maire de Drancy, Jean-Christophe Lagarde. Il y a un mois De Paoli était complètement inconnu, il a suffit de quelques semaines uniquement pour que son nom devienne l’emblème de la contestation anti-PC à Bobigny.

« Rendez-nous Bobigny », un cri de rage, un slogan politique qui en dit long sur le sentiment de dépossession des jeunes de la ville. Ce slogan a été tagué sur le béton de la cité Paul Eluard, en plein centre-ville. Un béton sur lequel est gravée la violence qui nous est faite, notre rage d’être sans cesse relégués au second plan, d’être invisibilisés dans les centres décisionnels de la ville, de n’être utilisés qu’au moment des fêtes et des galas de danses hip-hop, finalement notre rage d’être encore et toujours considérés comme des sujets coloniaux, des êtres inférieurs. C’est cette même rage qui avait amené les marcheurs pour l’Égalité de 1983 à manifesté leur refus du racisme, des crimes policiers, la revendication d’être traités comme des citoyens lambda (...).

Mais qui sont ces Arabes et ces Noirs qui ont fait campagne pour la droite à Bobigny ?

Ils sont ceux qui ont eu un courage immense en 2008 et 2010 en créant des listes autonomes aux élections municipales puis régionales. En 2008, la liste indépendante LIBR n’a obtenu qu’un faible score sur la ville. Puis, en 2010 la liste Émergence se présentait à Bobigny (mais aussi à Bondy, Fresnes, Sevran, Massy et d’autres villes franciliennes). Elle ne se voulait ni à droite, ni à gauche mais en dehors du champ politique blanc. Les revendications étaient principalement celles de l’égalité. Mais encore une fois, le succès ne fut pas au rendez-vous. L’énergie mise à créer l’autonomie est bien trop immense au vu des faibles résultats. Les Arabes (car ils sont principalement Arabes les autonomes de Bobigny), auraient pu continuer à penser et construire l’autonomie, comme leurs frères de Bondy ou de Fresnes, mais ils ont renoncé. Ils ont cédé et ils ont pactisé avec la droite blanche ! Ils ont mené une campagne offensive jamais vue jusque-là dans la ville. Jamais nous n’avions autant d’affiches collées dans Bobigny, partout, dans tous les quartiers, toutes les cités, partout au centre-ville, nul ne pouvait échapper au violet de l’affiche De Paoli. Le slogan associé à ce visage était « Rendez-nous Bobigny ». Et pourtant il y a comme un décalage évident pour tous, un décalage qui saute aux yeux, ce « nous » de « rendez-nous Bobigny » ne correspond pas à ce quinquagénaire blanc en costard cravate. Avec un peu de distance, on se rend compte qu’il s’agit là d’une grosse arnaque. Déjà des lycéens de Bobigny se moquent de ce vieux technocrate et on commence à faire circuler l’idée suivante dans les réseaux sociaux « Votez pour moi, et je vous la mettrai bien profonde ».

Dans « Rendez-nous Bobigny », à qui au juste doit être rendu Bobigny? Quel est ce « nous » dans lequel la plupart des Balbyniens se reconnaissent ? Ce « nous » est avant tout arabe et noir, il est musulman, il est aussi indien et asiatique, il est la femme voilée, il est le père de famille qui travaille à l’usine, il est le chibani à la retraite qui a échappé à la ratonnade policière du 17 octobre 61. On veut que notre mairie puisse ressembler à ses habitants. On veut une mosquée, une vraie, pour prier. Marre, d’être entassés comme des moutons dans les gymnases le jour de l’Aïd ! Marre de squatter dans les mosquées déjà pleines à craquer de Bondy, Drancy ou du Blanc-Mesnil ! Marre que la ville soit décorée uniquement pour Noël et pas pendant le mois du Ramadan que les trois quarts de la ville suivent ! On veut de la viande halal à la cantine. On veut que les femmes voilées aient accès à l’école et au travail sans discrimination. On veut un quartier propre et on veut que les écoles et les collèges aient plus de moyens, plus de professeurs, de surveillants, de matériel pour que nos enfants réussissent leur scolarité. On veut une ville qui nous ressemble et nous respecte.

La droite de De Paoli et Lagarde a mieux compris cela que le Parti Communiste Français, toujours aussi enclavé dans son vieux « chauvinisme inconscient » comme le disait Césaire à Thorez déjà en 1956. Les statistiques le prouvent :

- Sur la liste municipale PC menée par la maire sortante Catherine Peyge : 14 indigènes sur 43 candidats.

- Sur la liste municipale UDI et divers droite menée par De Paoli soutenu par Lagarde : 27 indigènes sur 43 candidats, dont deux voilées.

La droite de De Paoli et Lagarde a ainsi entendu ce besoin de visibilité : il y aura deux femmes voilées dans la liste des 43 candidats aux municipales et parmi elles Kahina Airouche sera notre maire ajointe, la première femme maire adjointe voilée de France ! Il fallait le faire, la droite l’a fait ! Zéro femme voilée du côté du PC. Comme l’a si bien dit Houria Bouteldja, la gauche ne sait même pas être opportuniste !(...)

Ainsi donc ma ville Bobigny est passée à droite grâce aux indigènes. Nous avons mis fin à 95 ans de communisme. Et quelle ne fut pas ma tristesse de voir partir les communistes de ma ville, mes meilleurs adversaires, et parmi eux le maire adjoint algérien Abdel Sadi, tant apprécié ici. Quelle douleur n’est-ce pas de réaliser que la droite va désormais occuper la mairie. Mais surtout, c’est la colère qui me reste en travers de la gorge, ma colère contre cette gauche blanche, paternaliste et repliée sur elle-même. La droite locale a su caresser dans le sens du poil les jeunes Arabes et Noirs qui ont la rage, parce qu’elle est plus intelligente, plus sournoise, et moins laïcarde. Au lieu de persévérer à la construction de l’autonomie, la page du clientélisme indigène avec la droite locale est désormais ouverte, et je suis sûre qu’on se ramassera une belle claque. « On nous la mettra bien profonde », comme le disent les lycéens de ma ville, ces futurs acteurs politiques de Bobigny.

* Aya Ramadan est membre du Parti des Indigènes de la République (PRI)


Notes

1-Extrait de la Lettre à Maurice Thorez, écrite par Aimé Césaire en 1956 à Maurice Thorez, alors secrétaire général du Parti Communiste Français. Il s’agit d’une lettre de démission.

 

Texte intégral : http://indigenes-republique.fr

Le témoignage vidéo donne une idée des incompréhensions à gauche.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article